Pourquoi étudier un texte littéraire ?

 

La réponse n'est pas évidente : un texte littéraire est une oeuvre d'art. Le lire ou l'écouter produit une émotion qu'une étude orientée vers le repérage des procédés utilisés pour la produire risque de détruire. L'analyse d'un texte littéraire, que son caractère poétique soit concentré comme dans un poème ou plus dilué comme dans un roman ou une oeuvre théâtrale, exige l'emploi de facultés intellectuelles que l'émotion perturbe : sous le scalpel qui le dissèque, meurt le pouvoir qu'avait le texte de susciter l'émotion... 

Il y aurait quelque chose de réducteur à vouloir expliquer le pouvoir que possède un texte de faire naître l'émotion poétique : ce serait comme si nous pensions que cette émotion est le résultat de l'utilisation de recettes dont il suffirait de faire l'inventaire. Comme si l'intelligence analysant les procédés employés réduisait la création d'une oeuvre d'art à n'être que le fruit de l'habileté technique et du travail.

Au contraire, ne voir en elle que le fruit de l'inspiration - comme si l'artiste inspiré avait réalisé cette oeuvre comme habité par des forces extérieures à lui, comme possédé par l'enthousiame (en theos : Dieu en soi) dépossède l'artiste de son oeuvre, d'une oeuvre qu'il n'a ni voulue, ni faite...

Quel est le dieu qui inspire le poète : Apollon, le dieu solaire, ou Dionysios, le dieu de l'ivresse ?

 

Je voy par là que Poëte je suis
Plein de fureur ; car faire je ne puis
Un trait de vers, soit qu'un Prince commande
Soit qu'une Dame ou l'Ami m'en demande,
Et à tous coups la verve ne me prend :
Je bée en vain, et mon esprit attend
Tantost six mois, tantost un an, sans faire
Vers qui me puisse ou plaire ou satisfaire.
J'attens venir, certes je n'en mens point,
Cette fureur qui la Sybille espoint ;
Mais aussi tost que par long intervalle
Dedans mon coeur du Ciel elle devalle,
Colere, ardant, furieux, agité,
Je tremble tout dessous la Déité.
(...)
Quand la fureur me laisse, tout soudain
Plume et papier me tombent de la main.
(...)
Et lors du Ciel je devalle en la terre,
Ah ! et en lieu de vivre entre les Dieux
Je deviens homme à moy-mesme odieux.

Ronsard La Lyre Premier livre des Poèmes 1569

Autrefois il n'y avait pas de "littérature" : on n'écrivait pas d'oeuvres destinées à être publiées. Il est probable que ce qui deviendra la littérature fut à l'origine une improvisation instantanée et éphémère. L'inspiration saisissait un individu comme une ivresse, et l'émotion qu'avaient fait naître en lui l'amour et le vin, l'admiration pour les exploits d'un héros, l'enthousiasme prophétique, s'exprimait dans un chant...
Les mots assemblés sous l'emprise de cette irruption de forces mystérieuses n'étaient pas transcrits dans des oeuvres durables. Seul ce qui avait un intérêt collectif - mythes et épopées héroïques - mémorisés grâce au rythme par des groupes chargés de les transmettre (aèdes, bardes) s'inscrivait dans la mémoire des peuples.

Désormais il y a la Littérature. Elle est devenue une institution avec ses modèles, ses règles, son histoire. De sa lointaine origine subsiste encore la conception de l'Inspiration, qui fait de l'oeuvre littéraire une création, accomplie par des Forces sacrées s'emparant du poète et parlant à travers lui. Un grand philosophe du XVIe siècle, Marsile Ficin, classe cette inspiration parmi les quatre "fureurs" qui, comme une ivresse momentanée, se saisissent d'un homme et le font agir.
Ronsard décrit l'invasion de l'ivresse poétique qui le met en contact avec le Sacré et qui, une fois calmée, le laisse épuisé, avec le sentiment de revenir à une vie "normale" et médiocre : il évoque "cette ardeur secrète" qui rend "soudain l'homme et poète et prophète" : le don de la parole poétique allant de pair pour lui avec celui de la parole prophétique.

 

Le mythe de Pégase, ce cheval ailé dont s'empara Bellérophon, alors qu'il buvait l'eau d'une source fraîche qui fut par la suite consacrée aux Muses, peut être interprété comme une illustration de l'union nécessaire de l'Inspiration (ce qui vient des Dieux ou de l'Inconscient) et du travail.

La bride d'or qui permit de capturer Pégase et de le dompter était, selon le mythe, un don d'Athéna, la déesse de la Sagesse, c'est-à-dire de la Connaissance

 

 

 

 

Cependant, de grands écrivains ont contesté cette conception de la création d'une oeuvre littéraire : ils voyaient plutôt l'activité de l'écrivain non comme une création, mais comme la production d'un objet. L'art classique insistait sur l'indispensable union de l'inspiration et d'un travail à la fois savant et patient sur l'oeuvre en formation : "C'est un métier que de faire un livre, comme de faire une pendule..." affirme La Bruyère dans le chapitre des Caractères consacré aux Ouvrages de l'esprit ( 1688)

Boileau, un des théoriciens du classicisme français, considère l'Inspiration comme une condition nécessaire, mais insuffisante à elle seule pour créer une oeuvre parfaite : il faut y joindre le travail et le respect des règles :

 

C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur
Pense de l'art des vers atteindre la hauteur
S'il ne sent point du ciel l'influence secrète
Si son astre en naissant ne l'a formé poète
Dans son génie étroit il est toujours captif
Pour lui Phébus est sourd et Pégase est rétif.
(...)
Hâtez-vous lentement; et sans perdre courage
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ;
Polisssez-le sans cesse et le repolissez :
Ajoutez quelquefois et souvent effacez.

BBoileau Art Poétique Chant I - 1674

 

 

 

 

 

Textes officiels : le travail de l'écriture

" le texte est un objet produit par un travail et donc analysable comme tel. Produit d'une inspiration dictant son libellé, il serait à considérer selon la valeur ou la croyance qu'on accorde à cette inspiration, et non comme un ensemble de significations appelant l'analyse ".

" faire comprendre aux élèves, par l'observation d'exemples, que l'écriture exige un ensemble de démarches et ne s'élabore pas sous l'impulsion d'une inspiration soudaine, ni par l'effet d'un don réservé à quelques-uns.
- les rendre sensibles aux questions de style et donc à la dimension spécifique des oeuvres littéraires "

Etudier un texte, c'est prendre conscience des procédés utilisés - consciemment ou non - par l'écrivain pour que le texte produise cette émotion poétique.

Etudier un texte, c'est éduquer à la fois notre intelligence et notre sensibilité. Une sensibilité plus intelligente, une intelligence plus sensible rendent apte à discerner les moyens par lesquels le sens du texte nous est transmis, nous le fait mieux comprendre et souvent mieux aimer.

Puis, il faut le lire à haute voix, le réciter par coeur pour l'entendre avec le coeur : lorsqu'une étude trop minutieuse a desséché un texte au point de lui retirer son pouvoir d'émotion, il suffit souvent de l'entendre pour lui redonner ce pouvoir, un pouvoir accru, et désormais transférable sur d'autres textes parce que la sensibilité, éduquée, sera devenue apte à être émue par la qualité littéraire d'un texte, sans qu'il soit nécessaire d''étudier au préalable le texte avec tant de minutie .

 

Vers la suite 2 de l'INTRODUCTION