Jules LAFORGUE 1860 - 1887


Oui, ce monde est bien plat ; quant à l'autre, sornettes.
Moi, je vais résigné, sans espoir, à mon sort,
Et pour tuer le temps, en attendant la mort,
Je fume au nez des dieux de fines cigarettes.

Allez, vivants, luttez, pauvres futurs squelettes,
Moi, le méandre bleu qui vers le ciel se tord,
Me plonge en une extase infinie et m'endort
Comme aux parfums mourants de mille cassolettes

Et j'entre au paradis, fleuri de rêves clairs
Où l'on voit se mêler en valses fantastiques
Des éléphants en rut à des chœurs de moustiques.

Et puis, quand je m'éveille en songeant à mes vers,
Je contemple, le cœur plein d'une douce joie,
Mon cher pouce rôti comme une cuisse d'oie.

 

 

Le Sanglot de la terre, 1880.

 

 

Ce monde est bien plat...

Au sens littéral, la terre a longtemps été considérée comme une surface plate, circulaire, sur laquelle était emplilés, du plus lourd au plus léger, les quatre éléments :

l'eau,
la terre,
l'air
le feu

Dans cette représentation antérieure à Copernic, un monde était plat ; l'autre, circulaire, échappait au changement et à la mort. L'autre monde était celui de l'Eternité ou de l'immortalité. Dans le monde "élémentaire" - composé des quatre éléments - tout se dé-compose : tout ce qui est né doit mourir; alors que l'autre monde - pur- demeure immuable : la mort n'existe pas.

 

 

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