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INTERPRETATION
Auto-correction |
| CONTRAINTES | ||
| LECTURES PLURIELLES | ||
| Trouvez différents points de vue - différentes lectures - qui permettent de faire du texte de Baudelaire plusieurs interprétations superposables et cohérentes. | ||
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Plusieurs lectures sont possibles
: le texte comme :
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1 - Le texte comme refus de l'ici et maintenant |
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Le goût de Baudelaire pour les oeuvres de Constantin Guy, qui illustrent le contraste entre la high et la low society est encore un témoignage de son horreur pour la cité et ses moeurs. | ![]() |
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La première lecture, littérale, correspond à l'opposition : océan /cité. A cette opposition dans l'espace, correspond une opposition dans le temps ; le mot "Loin" crée une équivalence entre l'océan et l'enfance en les situant ensemble dans le même lieu : au loin. : ... "Loin des remords, des crimes, des douleurs", "Comme vous êtes loin, paradis parfumé" la suite du texte montre que ce paradis est celui des "amours enfantines", le paradis de l'enfance. L'opposition loin/ici se justifie par le réseau d'associations créé entre sensations, sentiments et jugement moral, qui rattache à ce qui est loin tout ce qui est bon et bien, et à ce qui est près (ici et maintenant) tout ce qui est malheur et mal.
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...les clochers, ces mâts de la cité... |
La cité et le moment présent sont englobés dans la même réaction de dégoût : ils sont associés à l'absence de couleur : "noir", de musique, de parfum ; ils sont le lieu de la peine, au double sens d'une activité pénible :"nos labeurs" et du chagrin : "nos pleurs", "des douleurs" ; ils sont le lieu du mal : "des remords, des crimes", de la souillure physique et morale : "la boue", le lieu de l'impureté : "l'immonde cité"... Le lien entre la cité et les crimes, la débauche, les plaisirs impurs, est un thème familier à Baudelaire : cette réprobation morale de la grande ville et de ses turpitudes est sensible en particulier dans le poème consacré aux Aveugles.
LES
AVEUGLES INVITATION
AU VOYAGE |
| 2 - Expression lyrique du désir de l'Ailleurs | ||
| Éluard a écrit : " Tout est au poète objet à sensations, donc à sentiments". C'est particulièrement vrai dans ce poème où l'on passe des sensations agréables (couleurs, musique, parfums, plaisirs) aux sentiments (joie, amour), et au jugement moral (pureté, être digne de..., innocent) pour associer dans un même regret et dans un même désir, l'océan, l'enfance et la pureté.
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| 3 - Regret des relations privilégiées avec sa mère | ||
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L'insistance apportée par Baudelaire à associer l'enfance et l'innocence, les "amours enfantines" et la "volupté pure" oriente vers une troisième lecture. Deux figures féminines sont présentes dans ce texte : celle d'Agathe dans les trois premières strophes, celle de sa mère dans le poème tout entier. La présence maternelle est sensible dans le vocabulaire employé pour parler de la mer : "console", "grondeurs", "chanteuse", "berceuse", dans les mots utilisés pour dire le désarroi de l'enfant qui se croit abandonné : "rappeler avec des cris plaintifs", ou pour évoquer le babillage d'un enfant : "animer encore d'une voix argentine". L'enfance de Baudelaire a été en effet le moment où sa mère, restée veuve très tôt, s'est consacrée exclusivement à son fils. Son père, beaucoup plus âgé que sa femme, mourut le 19 février 1827. L'image maternelle est restée pour toujours associée aux odeurs du corps féminin, aux parfums, à la douceur des fourrures, des caresses et des baisers, à ces plaisirs sensuellement mais innocemment ressentis. De nombreuses allusions à cette période où il fut la seule compagnie de cette toute jeune femme où il vécut avec elle dans une douce intimité, montrent qu'il garda toujours la nostalgie de relations de tendresse à la fois amoureuse et innocentes. Il note ce souvenir sur un carnet personnel : "Le goût précoce des femmes. Je confondais l'odeur de la fourrure avec l'odeur de la femme. Je me souviens... Enfin, j'aimais ma mère pour son élégance." Fusées XII
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Ce goût du monde féminin, sensuel, raffiné, où un enfant, parce qu'il n'est qu'un enfant, peut légitimement pénétrer, est évoqué aussi dans Les Paradis Artificiels, biographie de Thomas de Quincey qui, sur bien des points, lui ressemble : "L'homme qui, dès le commencement, a été longtemps baigné dans la molle atmosphère de la femme, dans l'odeur de ses mains, de son sein, de ses genoux, de sa chevelure, de ses vêtements souples et flottants (...) y a contracté une délicatesse d'épiderme et une distinction d'accent , une espèce d'androgynéité, sans lesquelles le génie le plus âpre et le plus viril reste, relativement à la perfection dans l'art, un être incomplet. Enfin je veux dire que le goût précoce du monde féminin, mundi muliebris, de tout cet appareil ondoyant, scintillant et parfumé, fait les génies supérieurs." Quand la voix de l'enfant mua pour devenir celle d'un adulte, c'est comme si l'enfance mourait en lui : rien ne réanimera ce paradis d'innocence et de tendresse parce que celui qui l'animait d'une voix argentine n'est plus. La voix qui mue est le signe de transformations plus profondes qui font de l'enfant un adulte . L'enfant à la voix argentine a disparu pour toujours : l'adulte à la voix grave ne redeviendra jamais l'enfant que sa mère consolait quand il l'appelait avec "des cris plaintifs". |
Lorsque mourut son père, Baudelaire avait six ans. Sa mère se remaria vingt-et-un mois plus tard et cet événement bouleversa sa vie. La sexualité adulte interdit des relations aussi tendres entre la mère et le fils, et cet interdit prit pour Baudelaire la forme sévère du général Aupick, dont la venue mit brutalement un terme aux rapports de tendresse entre sa mère et lui. Une lettre écrite le 6 mai 1861 évoque cette période où il eut sa mère entièrement à lui. On devine que ce très jeune enfant aimait sa mère d'amour et que sa mise à l'écart fut vécue comme un abandon au profit d'un rival qu'il détesta toute sa vie. Ce texte laisse penser (mais aucune preuve n'existe à ce sujet) que le général Aupick eut à l'égard de ces "amours enfantines" des réactions sinon de suspicion pour le présent (l'enfant avait 6 ans) mais de crainte pour l'avenir. La peur de l'inceste ne fut sans doute pas explicitement formulée, mais l'enfant semble l'avoir entendue puisque si longtemps après il ose à peine dire à sa mère combien il l'aimait. Le déchirement ressenti, lorsqu'il fut brutalement séparé de sa mère par son beau-père qui exigea qu'il soit mis en pension, est sensible dans la lettre |
Il conserva de cette
période heureuse la nostalgie de relations à la fois amoureuses
et innocentes : la "volupté pure" de l'enfance
est pour lui opposée à la volupté vécue
dans les relations amoureuses de la sexualité adulte : à
la "volupté pure" des amours enfantines s'oppose
la "volupté "noire" qui est une souillure,
celle, par exemple qu'il évoque dans le poème A une
Madone :
Et dans Un Voyage
à Cythère:
Les liaisons avec les prostituées, les amours de passage, tous les aspects d'une vie sexuelle que sa mère aurait qualifiée de débauche, ont donné à Baudelaire un violent et douloureux sentiment de culpabilité et de dégoût de lui-même. En 1857 les effets d'une maladie terrible, la syphilis, se font sentir. C'est à ces rencontres avec des femmes de passage (et peut-être Agathe fut-elle l'une d'elles) que s'oppose l'image des femmes qui ont veillé sur son enfance, à l'époque heureuse "Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé". Il a tant aimé sa mère et la vieille servante dont il évoque le souvenir dans un poème : La servante au grand coeur dont vous étiez jalouse qu'une exigence de pureté demeure comme un regret et un remords qui lui interdit de vivre sereinement ces liaisons passagères.... Je
n'ai pas oublié La
servante au grand cur |
| 4 - Méditation sur le Temps | ||
| Marcile Ficin, ce grand philosophe néoplatonicien qui vivait à la cour de son ancien élève Laurent de Médicis, avait donné à la Mélancolie une signification spirituelle. La mélancolie (ou bile noire) était l'une des quatre humeurs qui étaient supposées déterminer les tempéraments. Cette humeur dépressive était avant lui sévèrement condamnée. Marsile Filin la considère comme le dégoût des choses terrestres, sans valeur relativement aux choses célestes : la Mélancolie est donc le signe d'une âme qui aspire au Divin.. | ![]() |
C'est
pourquoi la question posée à Agathe est si insistante
: "Est il vrai que parfois le triste coeur d'Agathe dise...
". Cette tristesse, ce goût de l'errance qui la rendent
différente des autres femmes et que rappelle le titre, "Moesta
et Errabunda", triste et errante... sont peut-être le
signe qu'elle éprouve, comme lui, le dégoût de la
ville et le désir d'être ailleurs et, la nostalgie d'un
monde de pureté et de lumière. Si elle éprouvait
réellement ce désir, peut-être pourrait-elle prendre
place, avec sa mère, dans ce lieu idéal où plaisir
ne signifie pas péché, où la volupté n'est
pas souillure, où les femmes que l'on aime sont dignes d'être
aimées. |
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Baudelaire a été hanté par le thème du Temps. Non seulement par le thème si souvent traité de la fuite du temps, mais par une réflexion plus profonde sur la nature du temps : est-il éternel retour, celui des vies successives, du cycle sans fin des réincarnations, est-il temps linéaire, celui dont la fuite irréversible est scandée par l'impitoyable mouvement des horloges ? Est-il un lieu pour l'instant hors de notre atteinte, mais où perdure le souvenir de ce que nous avons vécu ? Est-il le lieu de l'anéantissement, celui du néant où tout s'engloutit ? Cette obsession de la fuite du temps, du changement permanent de toutes choses, du passage vers un ailleurs vers lequel se dirigent de noirs corbeaux est le thème de cette oeuvre de Meyrion, un artiste que Baudelaire admirait.
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LE BALCON - |
L'idée que ce qui a été vécu s'éloigne vers un lieu qui devient peu à peu inaccessible est implicite lorsqu'il parle du "vert paradis des amours enfantines", de cet "innocent paradis" qui s'éloigne, et qui, hélas, est "déjà" plus loin que l'Inde et que la Chine. Il exprime la même idée lorsqu'il évoque aussi les souvenirs de moments heureux qui disparaissent dans "des gouffres interdits à nos sondes" mais qui peut-être renaîtront, après "s'être lavés au sein des mers profondes" . | |
| Dans Les Paradis Artificiels, Baudelaire assure que l'opium donne l'impression étrange de pouvoirs spirituels accrus, où le fumeur croit dominer l'espace et le temps, mêler le passé dans le présent ; les souvenirs reviennent et, avec eux, la paix et la joie. Dans le chapitre III, Voluptés de l'Opium, il y a un paragraphe sur l'opposition ville/océan qui se termine par cette phrase : "0 juste, subtil et puissant opium ! tu possèdes les clés du paradis ". Il possède aussi les clés de la remémoration : par "les recherches de l'opium", les souvenirs peuvent être revécus. Souvenirs des moments heureux, mais aussi parfois souvenirs terribles, ceux des moments cruels vécus dans l'enfance : "Maïs les profondes tragédies de l'enfance ? bras d'enfants arrachés à tout jamais du cou de leurs mères, lèvres d'enfants séparées à jamais des baisers de leurs soeurs" Chapitre VIII |
Il permet peut-être
d'évoquer des souvenirs plus anciens encore : ceux de vies antérieures,
pourrait rejoindre ceux d'existence antérieures évoqués
dans un poème : "J'ai habité longtemps sous de
vastes portiques... " Il semble que pour Baudelaire l'Inde
et la Chine, la Hollande, leur nordique équivalent, évoquent
la "splendeur orientale" et soient la patrie originelle, celle
où tout parle à l'âme, en secret, "sa douce
langue natale". VIE
ANTERIEURE Si les souvenirs s'éloignent pour disparaître au loin c'est peut-être qu'il nous faudra avec eux rejoindre, plus loin encore que l'Inde et que la Chine, le lieu mystérieux où boire l'oubli bienfaisant que donne l'eau du Léthé... |
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Ainsi, le regret du "vert paradis des amours enfantines" n'est pas seulement l'expression banale du regret de l'enfance. Ce regret n'est pas davantage l'expression de la nostalgie romantique des origines, celui de l'enfance idéalisée et du bon sauvage : bien des textes baudelairiens montrent que les enfants savent être cruels et malfaisants. La pensée esthétique de Baudelaire refuse le "nature" et veut que l'art la transforme. Ce "vert paradis" déjà plus loin que l'Inde et que la Chine, c'est sans doute celui du paradis avant la chute originelle : bien davantage qu'un lieu, c'est un état : celui où furent Adam et Eve avant que le péché eût à travers eux perverti la nature humaine. Condamné au labeur, et à la mort, l'homme déchu ne peut désormais vivre l'amour que dans la souillure de la sexualité, ce sont les amours vécues dans le "noir océan de l'immonde cité". L'autre océan, celui "dont la splendeur éclate", c'est celui qui est comme la "virginité"... Ainsi le thème à la fois platonicien et chrétien de la chute dans la matière transforme radicalement, chez Baudelaire, le thème romantique de la nostalgie des origines. Ce que le texte exprime c'est non seulement la lassitude et le dégoût de la condition humaine, mais de désir de quelque chose de radicalement autre : où l'espace et le temps seraient ceux d'avant la chute dans la matière... C'est ainsi que la dernière "lecture" rejoint la première, la lecture littérale, pour laquelle le poème était l'expression du rejet du hic et nunc, de l'ici et du maintenant. |
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