LV

MOESTA ET ERRABUNDA

 

 

Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l'immonde cité,
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?
Dis-moi , ton coeur parfois s'envole-t-il , Agathe ?

La mer, la vaste mer console nos labeurs !
- Quel démon a doté la mer, - rauque chanteuse
Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs, -
De cette fonction sublime de berceuse ?
La mer, la vaste mer console nos labeurs!

Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate !
Loin ! - loin ! - ici la boue est faite de nos pleurs !
Est-il vrai que parfois le triste coeur d'Agathe
Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?

Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie,
Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé,
Où dans la volupté pure le coeur se noie !
Comme vous êtes loin, paradis parfumé !

Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons mourant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
- Mais le vert paradis des amours enfantines,

L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine ?
- Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs
Et l'animer encore d'une voix argentine,
L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?

 

Moesta et Errabunda parut pour la première fois le ler juin 1855 dans la Revue des Mondes.

Le poème sera repris dans l'édition originale des Fleurs du Mal de 1857, puis dans celle de 1861, avec quelques modifications

  Revue des deux mondes 1855 Les Fleurs du Mal (E.O)1857 Les Fleurs du Mal 1861
vers 7 la mer, rude chanteuse la mer, rauque chanteuse rauque chanteuse
vers 23 les violons mourans les violons mourant les violons vibrant
vers 24 les pots de vins les brocs de vin les brocs de vin

"Triste et vagabonde" semble être la traduction la plus vraisemblable de ce titre latin. Il se rapporterait à "Agathe", dont le nom apparaît dans le carnet de Baudelaire (Moesta et Errabunda : fém. sing.). Une autre traduction a été proposée, sous entendant un neutre pluriel, carmina ou cogitata : "des rêves tristes d'évasion"...