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LIVRES et/ou EXPERIENCE

 

 

TEXTE 2

 

MONTAIGNE 1533 - 1592

Montaigne : vie et oeuvres

Le premier livre des Essais, dont est extrait le texte reproduit ci-dessous, est le résultat de l'activité intellectuelle de Montaigne après avoir pris la décision de se retirer de la vie publique. Les livres de sa riche bibliothèque étaient le point de départ d'une réflexion très personnelle. Au bout de plusieurs années, annotant ses livres, tenant compte de ce qu'il vivait pour préciser sa propre pensée, Montaigne publie ce qu'il considère comme un témoignage de ses expériences, c'est en effet le sens du titre : les Essais... Il les publie en deux livres, à Bordeaux, en 1580.
Les conseils donnés dans le passage ci-dessous ont été rédigés à l'occasion de la naissance attendue d'un enfant dans une famille amie : le chapitre XXVI - De l'institution des enfans - est dédié à Madame Diane de Foix, Comtesse de Gurson

L'astérisque signale que le terme est expliqué dans la colonne de gauche

A un enfant de maison* qui recherche les lettres, non pour le gaing (car une fin si abjecte est indigne de la grace et faveur des Muses, et puis elle regarde et depend d'autruy), ny tant pour les commoditez externes que pour les sienes propres, et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d'en tirer un habil'homme qu'un homme sçavant, je voudrois aussi qu'on fut soigneux de luy choisir un conducteur qui eust plutost la teste bien faicte que bien pleine, et qu'on y requit tous les deux, mais plus les meurs et I'entendement que la science; et qu'il se conduisist en sa charge d'une nouvelle maniere.
On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit dans un antonnoir, et nostre charge ce n'est que redire ce qu'on nous a dict. Je voudrois qu'il corrigeast cette partie, et que, de belle arrivée, selon la portée de l'ame qu'il a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir et discerner d'elle mesme; quelquefois luy ouvrant chemin, quelquefois le luy laissant ouvrir. Je ne veux pas qu'il invente et parle seul, je veux qu'il escoute son disciple parler à son tour. Socrates et, depuis, Archesilas faisoient premierement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux. " Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent "
Il est bon qu'il le face trotter devant luy pour juger de son train*, et juger jusques à quel point il se doibt ravaler* pour s'accommoder à sa force. A faute de cette proportion nous gastons tout; et de la sçavoir choisir, et s'y conduire bien mesuréement, c'est l'une des plus ardues besongues que je sçache; et est l'effect d'une haute ame et bien forte, sçavoir condescendre à ses allures* pueriles et les guider. Je marche plus seur et plus ferme à mont qu'à val.
Ceux qui, comme porte nostre usage, entreprennent d'une mesme leçon et pareille mesure de conduite regenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes, ce n'est pas merveille si, en tout un peuple d'enfans, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline.
Qu'il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu'il juge du profit qu'il aura fait, non par le tesmoignage de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le lui face mettre en cent visages et accommoder à autant de divers subjets, pour voir s'il l'a encore bien pris et bien faict sien, prenant l'instruction de son progrez des paedagogismes de Platon. C'est tesmoignage de crudité et indigestion que de regorger la viande* comme on l'a avallée. L'estomac n'a pas faict son operation, s'il n'a faict changer la façon et la forme à ce qu'on luy avoit donné à cuire*.
Nostre ame ne branle qu'à credit*, liée et contrainte à l'appetit des fantasies d'autruy, serve et captivée soubs l'authorité* de leur leçon. On nous a tant assubjectis aux cordes que nous n'avons plus de franches allures. Nostre vigueur et liberté est esteinte. " Nunquam tutelae suae fiunt " . Je vy privéement à Pise un honneste homme, mais si Aristotélicien, que le plus general de ses dogmes est : que la touche et regle de toutes imaginations solides et de toute verité, c'est la conformité à la doctrine d'Aristote; que, hors de là, ce ne sont que chimeres et inanité; qu'il a tout veu et tout dict. Cette proposition, pour avoir esté un peu trop largement et iniquement interpretée, le mit autrefois et tint long temps en grand accessoire à l'inquisition à Rome.
Qu'il luy face tout passer par l'estamine et ne loge rien en sa teste par simple authorité* et à credit*; les principes d'Aristote ne luy soyent principes, non plus que ceux des Stoiciens ou Epicuriens. Qu'on luy propose cette diversité de jugemens : il choisira s'il peut, sinon il en demeurera en doubte. Il n'y a que les fols certains et resolus. (...)
Car s'il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon par son propre discours*, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit un autre, il ne suit rien. Il ne trouve rien, voire* il ne cerche rien. "Non sumus sub rege; sibi quisque se vindicet " Qu'il sache qu'il sçait, au moins. Il faut qu'il emboive leurs humeurs, non qu'il aprenne leurs preceptes. Et qu'il oublie hardiment, s'il veut, d'où il les tient, mais qu'il se les sçache approprier. La verité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premierement, qu'à qui les dict après. Ce n'est non plus selon Platon que selon moy, puis que luy et rnoi l'entendons et voyons de mesme. Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thyn ny marjolaine : ainsi les pieces empruntées d'autruy, il les transformera et confondera, pour en faire un ouvrage tout sien, à sçavoir son jugement. Son institution, son travail et estude ne vise qu'à le former.
Qu'il cele* tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce qu'il en a faict. Les pilleurs, les emprunteurs mettent en parade leurs bastiments, leurs achapts, non pas ce qu'ils tirent d'autruy. Vous ne voyez pas les espices* d'un homme de parlemnt, vous voyez les alliances qu'il a gaignées et honneurs à ses enfans. Nul ne met en compte publique sa recette; chacun y met son acquest.
Le guain de nostre estude, c'est en estre devenu meilleur et plus sage.
C'est, disoit Epicharmus, l'entendement qui voyt et qui oyt, c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui regne : toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans ame. Certes nous le rendons servile et coüard, pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demanda jamais à son disciple ce qu'il luy semble de la Rhétorique et de la Grammaire de telle ou telle sentence de Ciceron ? On nous les placque en la memoire toutes empennées, comme des oracles où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçavoir par coeur n'est pas sçavoir : c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa memoire. Ce qu'on sçait droittement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son livre. Facheuse suffisance, qu'une suffisance pure livresque ! Je m 'attens qu'elle serve d'ornement, non de fondement, suivant l'advis de Platon, qui dict la fermeté, la foy, la sincerité estre la vraye philosophie, les autres sciences et qui visent ailleurs, n'estre que fard.
Je voudrois que le Paluël ou Pompée, ces beaux danseurs de mon temps, apprinsent des caprioles à les voir seulement faire, sans nous bouger de nos places, comme ceux-cy veulent instruire notre entendement sans l'esbranler; ou qu'on nous apprinst à manier un cheval, ou une pique, ou un luth, ou la voix, sans nous y exercer, comme ceux icy nous veulent apprendre à bien juger et à bien parler, sans nous exercer ny à parler, ny à juger. Or, à cet apprentissage, tout ce qui se presente à nos yeux sert de livre suffisant : la malice d'un page, la sottise d'un valet, un propos de table, ce sont autant de nouvelles matieres.
A cette cause, le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays estrangers, non pour en rapporter seulement, à la mode de nostre noblesse Françoise, combien de pas a Santa Rotonda, ou la richesse des calessons de la Signora Livia, ou, comme d'autres, combien le visage de Neron, de quelque vieille ruyne de là, est plus long ou plus large que celuy de quelque pareille medaille, mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer nostre cervelle contre celle d'autruy. Je voudrois qu'on commençast à le promener dès sa tendre enfance, et premierement, pour faire d'une pierre deux coups, par les nations voisines où le langage est plus esloigné du nostre, et auquel, si vous ne la formez de bon'heure, la langue ne se peut plier
.

Montaigne. Essais - Livre I, Chapitre XXVI.

Un enfant de maison : un enfant noble. "Maison" a encore ici le sens de "famille", sens très ancien qu'il a conservé dans "maison de France", "maison d'Autriche", par exemple. "Quant au changement de sens qui s'observe en plusieurs langues, de "maison-famille" à "maison-édifice", il reflète un changement social : le fractionnement de la grande famille qui, à une société structurée selon la généalogie, fait succéder peu à peu une société subdivisée selon la géographie" Benveniste - Vocabulaire des Institutions Indo-Européennes, I - p. 293).
sur la montre : terme du vocabulaire de l'équitation : celui qui dresse un cheval le fait trotter pour le juger
Obest plerumque... : l'autorité de ceux qui enseignent nuit souvent à ceux qui veulent apprendre.
Cicéron De natura deorum
ravaler : aller vers le val, descendre, pour se mettre au niveau de l'élève (Cf. plus bas "amont/à val")
Allures, comme train, appartient au vocabulaire de l'équitation : les 3 allures naturelles du cheval sont le pas, le trot, le galop.
Viande : de vivenda, les choses qui servent à la vie, de vivere>, vivre, sur lequel le latin populaire a formé "vivenda" : nourriture.
Cuire : digérer
Crédit : faire crédit, c'est faire confiance. Crédit est un mot qui a la même origine indo-européenne que croire, d'abord avec la notion religieuse d'acte de confiance en une divinité, impliquant restitution, sous forme de faveur divine accordée au fidèle; puis, sous une forme laïcisée d'acte de confiance en quelqu'un à qui on confie une chose avec la certitude de la récupérer, dont on accepte les opinions sans exiger de preuve.
Authorité : c'est, étymologiquement, le caractère sacré dont il faut "être revêtu pour que la parole ait le pouvoir de faire exister" Cf. augur, l'augure, dont la parole se réalise, dont les prédictions deviennent réalité. Laïcisée, l'autorité, c'est le pouvoir de prononcer des paroles qui aient force de loi. Quand le Roi possède la force sacrée liée à son rôle, son autorité, c'est le pouvoir faire "augmenter" tout ce qui dépend de lui : le peuple, les animaux; la végétation. Ici, le maître n'a pas le droit d'imposer une opinion par simple "autorité" : c'est un pouvoir non justifié, arbitraire.
Nunquam tutelae... ils sont toujours en tutelle Sénèque Epître 33
Discours : étymologiquement, course, parcours; puis cheminement dans une succession de phrases, parcours logique, raisonnement
Voire : du mot latin vera>voire : en vérité, en fait, il ne cherche rien...
Non sumus sub rege... Nous ne vivons pas sous un roi, que chacun dispose de soi-même
Celer : cacher
Espices : aromates, épices, denrées de prix furent à l'origine donnés en cadeaux aux juges : Les honoraires versés aux juges en gardèrent le nom et les "épiciers" ont conservés le nom de ceux qui faisaient le commerce des épices..

empennées : participe de empenner : garnir de plumes

commerce

 

COMPREHENSION DU TEXTE
 

1 - Lisez le texte une première fois en consultant les informations de la marge droite chaque fois que vous rencontrerez un terme marqué par un astérisque. Les liens concernent les termes expliqués dans le lexique.
Puis relisez le texte à voix haute, en notant éventuellement ce que vous n'avez pas compris

 
livre suffisant nouvelles matière