Anatole FRANCE 1824-1924

 

 

 

 

 

On ne trouvait jamais les maisons assez hautes ; on les surélevait sans cesse, et l'on en construisait de trente à quarante étages, où se superposaient bureaux, magasins, comptoirs de banques, sièges de sociétés ; et l'on creusait dans le soi toujours plus profondément des caves et des tunnels.
Quinze millions d'hommes travaillaient dans la ville géante, à la lumière des phares, qui jetaient leurs feux le jour comme la nuit. Nulle clarté du ciel ne perçait les fumées des usines dont la ville était ceinte ; mais on voyait parfois le disque rouge d'un soleil sans rayons glisser dans un firmament noir, sillonné de ponts de fer, d'où tombait une pluie éternelle de suie et d'escarbilles. C'était la plus industrielle de toutes les cités du monde et la plus riche. Son organisation semblait parfaite ; il n'y subsistait rien des anciennes formes aristocratiques ou démocratiques des sociétés ; tout y était subordonné aux intérêts des trusts. Il se forma dans ce milieu ce que les anthropologistes appellent le type du milliardaire. C'étaient des hommes à la fois énergiques et frêles, capables d'une grande puissance de combinaisons mentales, et qui fournissaient un long travail de bureau, mais dont la sensibilité subissait des troubles héréditaires qui croissaient avec l'âge. ( ... )

Les riches ne formaient qu'une petite minorité, mais leurs collaborateurs, qui se composaient de tout le peuple, leur étaient entièrement acquis ou soumis entièrement. Ils formaient deux classes, celle des employés de commerce et de banque et celle des ouvriers des usines. Les premiers fournissaient un travail énorme et recevaient de gros appointements. Certains d'entre eux parvenaient à fonder des établissements ; l'augmentation constante de la richesse publique et la mobilité des fortunes privées autorisaient toutes les espérances chez les plus intelligents ou les plus audacieux. Sans doute on aurait pu découvrir dans la foule immense des employés, ingénieurs ou comptables, un certain nombre de mécontents et d'irrités ; mais cette société si puissante avait imprimé jusque dans les esprits de ses adversaires sa forte discipline. Les anarchistes eux-mêmes s'y montraient laborieux et réguliers.
Quant aux ouvriers, qui travaillaient dans les usines, aux environs de la ville, leur déchéance physique et morale était profonde ; ils réalisaient le type du pauvre établi par l'anthropologie. L'affaiblissement continu de leurs facultés intellectuelles n'était pas dû seulement à leur genre de vie ; il résultait aussi d'une sélection méthodique opérée par les patrons. Ceux-ci craignant les ouvriers d'un cerveau trop lucide comme plus aptes à formuler des revendications légitimes, s'étudiaient à les éliminer par tous les moyens possibles et embauchaient de préférence les travailleurs ignares et bornés, incapables de défendre leurs droits et encore assez intelligents pour s'acquitter de leur besogne, que des machines perfectionnées rendaient extrêmement facile.
Ainsi les prolétaires ne savaient-ils rien tenter en vue d'améliorer leur sort. A peine parvenaient-ils par des grèves à maintenir le taux de leurs salaires. Encore ce moyen commençait il à leur échapper. L'intermittence de leur production, inhérente au régime capitaliste, causait de tels chômages que, dans plusieurs branches d'industrie, sitôt la grève déclarée, les chômeurs prenaient la place des grévistes. Enfin ces producteurs misérables demeuraient plongés dans leur sombre apathie que rien n'égayait, que, rien n'exaspérait. C'était pour l'état social des instruments nécessaires et bien adaptés.
En résumé, cet état social semblait le mieux assis qu'on eût encore vu, du moins dans l'humanité, car celui des abeilles, et des fourmis est incomparables pour la stabilité ; rien ne pouvait faire prévoir la ruine d'un régime fondé sur ce qu'il y a de plus fort dans la nature humaine, l'orgueil et la cupidité. Pourtant les observateurs avisés découvraient plusieurs sujets d'inquiétude. Les plus certains, bien que les moins apparents, étaient d'ordre économique et consistaient dans la surproduction toujours croissante, qui entraînait les longs et cruels chômages auxquels les industriels reconnaissaient, il est vrai, l'avantage de rompre la force ouvrière, en opposant les sans-travail aux travailleurs. Une sorte de péril plus sensible résultait de l'état physiologique de la population presque toute entière. « La santé des pauvres est ce qu'elle peut être, disaient les hygiénistes ; mais celle des riches laisse à désirer». Il n'était pas difficile d'en trouver les causes. L'oxygène nécessaire à la vie manquait dans la cité ; on respirait un air artificiel ; les trusts de l'alimentation, accomplissant les plus hardies synthèses chimiques, produisaient des vins, de la chair, du lait, des fruits, des légumes factices. Le régime qu'ils imposaient causait des troubles dans les estomacs et dans les cerveaux. Les milliardaires étaient chauves à dix-huit ans ; quelques-uns trahissaient par moments une dangereuse faiblesse d'esprit ; malades, inquiets, ils donnaient des sommes énormes à des sorciers ignares et l'on voyait éclater tout à coup dans la ville la fortune médicale ou théologique de quelque ignoble garçon de bain devenu thérapeute ou prophète. Le nombre des aliénés augmentait sans cesse ; les suicides se multipliaient dans le monde de la richesse et beaucoup s'accompagnaient de circonstances atroces et bizarres, qui témoignaient d'une perversion inouïe de l'intelligence et de la sensibilité.

Extrait : Anatole FRANCE – L'île des Pingouins 1908 Livre IV


 

 

 

 

 

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