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On ne trouvait jamais les maisons assez hautes ; on
les surélevait sans cesse, et l'on en construisait de trente
à quarante étages, où se superposaient bureaux,
magasins, comptoirs de banques, sièges de sociétés
; et l'on creusait dans le soi toujours plus profondément des
caves et des tunnels.
Quinze millions d'hommes travaillaient dans la ville géante,
à la lumière des phares, qui jetaient leurs feux le jour
comme la nuit. Nulle clarté du ciel ne perçait les fumées
des usines dont la ville était ceinte ; mais on voyait parfois
le disque rouge d'un soleil sans rayons glisser dans un firmament noir,
sillonné de ponts de fer, d'où tombait une pluie éternelle
de suie et d'escarbilles. C'était la plus industrielle de toutes
les cités du monde et la plus riche. Son organisation semblait
parfaite ; il n'y subsistait rien des anciennes formes aristocratiques
ou démocratiques des sociétés ; tout y était
subordonné aux intérêts des trusts. Il se forma
dans ce milieu ce que les anthropologistes appellent le type du milliardaire.
C'étaient des hommes à la fois énergiques et frêles,
capables d'une grande puissance de combinaisons mentales, et qui fournissaient
un long travail de bureau, mais dont la sensibilité subissait
des troubles héréditaires qui croissaient avec l'âge.
( ... )
Les riches ne formaient qu'une petite minorité, mais leurs collaborateurs,
qui se composaient de tout le peuple, leur étaient entièrement
acquis ou soumis entièrement. Ils formaient deux classes, celle
des employés de commerce et de banque et celle des ouvriers des
usines. Les premiers fournissaient un travail énorme et recevaient
de gros appointements. Certains d'entre eux parvenaient à fonder
des établissements ; l'augmentation constante de la richesse
publique et la mobilité des fortunes privées autorisaient
toutes les espérances chez les plus intelligents ou les plus
audacieux. Sans doute on aurait pu découvrir dans la foule immense
des employés, ingénieurs ou comptables, un certain nombre
de mécontents et d'irrités ; mais cette société
si puissante avait imprimé jusque dans les esprits de ses adversaires
sa forte discipline. Les anarchistes eux-mêmes s'y montraient
laborieux et réguliers.
Quant aux ouvriers, qui travaillaient dans les usines, aux environs
de la ville, leur déchéance physique et morale était
profonde ; ils réalisaient le type du pauvre établi par
l'anthropologie. L'affaiblissement continu de leurs facultés
intellectuelles n'était pas dû seulement à leur
genre de vie ; il résultait aussi d'une sélection méthodique
opérée par les patrons. Ceux-ci craignant les ouvriers
d'un cerveau trop lucide comme plus aptes à formuler des revendications
légitimes, s'étudiaient à les éliminer par
tous les moyens possibles et embauchaient de préférence
les travailleurs ignares et bornés, incapables de défendre
leurs droits et encore assez intelligents pour s'acquitter de leur besogne,
que des machines perfectionnées rendaient extrêmement facile.
Ainsi les prolétaires ne savaient-ils rien tenter en vue d'améliorer
leur sort. A peine parvenaient-ils par des grèves à maintenir
le taux de leurs salaires. Encore ce moyen commençait il à
leur échapper. L'intermittence de leur production, inhérente
au régime capitaliste, causait de tels chômages que, dans
plusieurs branches d'industrie, sitôt la grève déclarée,
les chômeurs prenaient la place des grévistes. Enfin ces
producteurs misérables demeuraient plongés dans leur sombre
apathie que rien n'égayait, que, rien n'exaspérait. C'était
pour l'état social des instruments nécessaires et bien
adaptés.
En résumé, cet état social semblait le mieux assis
qu'on eût encore vu, du moins dans l'humanité, car celui
des abeilles, et des fourmis est incomparables pour la stabilité
; rien ne pouvait faire prévoir la ruine d'un régime fondé
sur ce qu'il y a de plus fort dans la nature humaine, l'orgueil et la
cupidité. Pourtant les observateurs avisés découvraient
plusieurs sujets d'inquiétude. Les plus certains, bien que les
moins apparents, étaient d'ordre économique et consistaient
dans la surproduction toujours croissante, qui entraînait les
longs et cruels chômages auxquels les industriels reconnaissaient,
il est vrai, l'avantage de rompre la force ouvrière, en opposant
les sans-travail aux travailleurs. Une sorte de péril plus sensible
résultait de l'état physiologique de la population presque
toute entière. « La santé des pauvres est ce qu'elle
peut être, disaient les hygiénistes ; mais celle des riches
laisse à désirer». Il n'était pas difficile
d'en trouver les causes. L'oxygène nécessaire à
la vie manquait dans la cité ; on respirait un air artificiel
; les trusts de l'alimentation, accomplissant les plus hardies synthèses
chimiques, produisaient des vins, de la chair, du lait, des fruits,
des légumes factices. Le régime qu'ils imposaient causait
des troubles dans les estomacs et dans les cerveaux. Les milliardaires
étaient chauves à dix-huit ans ; quelques-uns trahissaient
par moments une dangereuse faiblesse d'esprit ; malades, inquiets, ils
donnaient des sommes énormes à des sorciers ignares et
l'on voyait éclater tout à coup dans la ville la fortune
médicale ou théologique de quelque ignoble garçon
de bain devenu thérapeute ou prophète. Le nombre des aliénés
augmentait sans cesse ; les suicides se multipliaient dans le monde
de la richesse et beaucoup s'accompagnaient de circonstances atroces
et bizarres, qui témoignaient d'une perversion inouïe de
l'intelligence et de la sensibilité.
Extrait
: Anatole FRANCE – L'île des Pingouins 1908 Livre
IV
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