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Une Juive de dix-huit ans, brûlée
à Lisbonne au dernier auto-da-fé, donna occasion à
ce petit ouvrage; et je crois que c'est le plus inutile qui ait jamais
été écrit. Quand il s'agit de prouver des choses
si claires, on est sûr de ne pas convaincre.
L'auteur déclare que, quoiqu'il soit Juif, il respecte la religion
chrétienne, et qu'il l'aime assez pour ôter aux princes
qui ne seront pas chrétiens un prétexte plausible pour
la persécuter.
Vous vous plaignez, dit-il aux inquisiteurs, de ce que l'empereur du
Japon fait brûler à petit feu tous les chrétiens
qui sont dans ses Etats, mais Il vous répondra :
- Nous vous traitons, vous qui ne croyez pas comme nous, comme vous
traitez vous-mêmes ceux qui ne croient pas comme vous : vous ne
pouvez vous plaindre que de votre faiblesse, qui vous empêche
de nous exterminer, et qui fait que nous vous exterminons.
" Mais il faut avouer que vous êtes bien plus cruels que
cet empereur. Vous nous faites mourir, nous qui ne croyons que ce que
vous croyez, parce que nous ne croyons pas tout ce que vous croyez.
Nous suivons une religion que vous savez vous-mêmes avoir été
autrefois chérie de Dieu : nous pensons que Dieu l'aime encore,
et vous pensez qu'il ne l'aime plus ; et parce que vous jugez ainsi,
vous faites passer par le fer et par le feu ceux qui sont dans cette
erreur si pardonnable, de croire que Dieu aime encore ce qu'il a aimé.
" Si vous êtes cruels à notre égard, vous l'êtes
bien plus à l'égard de nos enfants ; vous les faites brûler,
parce qu'ils suivent les inspirations que leur ont données ceux
que la loi naturelle et les lois de tous les peuples leur apprennent
à respecter comme des dieux.
" Vous vous privez de l'avantage que vous a donné sur les
mahométans la manière dont leur religion s'est établie.
Quand ils se vantent du nombre de leurs fidèles, vous leur dites
que la force les leur a acquis, et qu'ils ont étendu leur religion
par le fer - pourquoi donc établissez-vous la vôtre par
le feu ?
Quand vous voulez nous faire venir à vous, nous vous objectons
une source dont vous vous faites gloire de descendre. Vous nous répondez
que votre religion est nouvelle, mais qu'elle est divine ; et vous le
prouvez parce qu'elle s'est accrue par la persécution des païens
et par le sang de vos martyrs ; mais aujourd'hui vous prenez le rôle
des Dioclétiens, et vous nous faites prendre le vôtre.
" Nous vous conjurons, non pas par le Dieu puissant que nous servons,
vous et nous, mais par le Christ que vous nous dites avoir pris la condition
humaine pour vous proposer des exemples que vous puissiez suivre ; nous
vous conjurons d'agir avec nous comme il agiroit lui-même s'il
étoit encore sur la terre. Vous voulez que nous soyons chrétiens,
et vous ne voulez pas l'être.
" Mais si vous ne voulez pas être chrétiens, soyez
au moins des hommes : traitez-nous comme vous feriez, si, n'ayant que
ces foibles tueurs de justice que la nature nous donne, vous n'aviez
point une religion pour vous conduire, et une révélation
pour vous éclairer.
" Si le Ciel vous a assez aimés pour vous faire voir la
vérité, il vous a fait une grande grâce ; mais est-ce
aux enfants qui ont eu l'héritage de leur père, de haïr
ceux qui ne l'ont pas eu ?
" Que si vous avez cette vérité, ne nous la cachez
pas par la manière dont vous nous la proposez. Le caractère
de la vérité, c'est son triomphe sur les coeurs et les
esprits, et non pas cette impuissance que vous avouez lorsque vous voulez
la faire recevoir par des supplices.
" Si vous êtes raisonnables, vous ne devez pas nous faire
mourir parce que nous ne voulons pas vous tromper. Si votre Christ est
le fils de Dieu, nous espérons qu'il nous récompensera
de n'avoir pas voulu profaner ses mystères, et nous croyons que
le Dieu que nous servons, vous et nous, ne nous punira pas de ce que
nous avons souffert la mort pour une religion qu'il nous a autrefois
donnée, parce que nous croyons qu'il nous l'a encore donnée.
" Vous vivez dans un siècle où la lumière
naturelle est plus vive qu'elle n'a jamais été, où
la philosophie a éclairé les esprits, où la morale
de votre Evangile a été plus connue, où les droits
respectifs des hommes les uns sur les autres, l'empire qu'une conscience
a sur une autre conscience, sont mieux établis. Si donc vous
ne revenèz pas de vos anciens préjugés, qui, si
vous n'y prenez garde, sont vos passions, il faut avouer que vous êtes
incorrigibles, incapables de toute lumière et de toute instruction,
et une nation est bien malheureuse, qui donne de l'autorité à
des hommes tels que vous.
- Voulez-vous que nous vous disions naïvement notre pensée
? Vous nous regardez plutôt comme vos ennemis, que comme les ennemis
de votre religion ; car, si vous aimiez votre religion, vous ne la laisseriez
pas corrompre par une ignorance grossière.
Il faut que nous vous avertissions d'une chose : c'est que, si quelqu'un
dans la postérité ose jamais dire que dans le siècle
où nous vivons, les peuples d'Europe étoient policés,
on vous citera pour prouver qu'ils étoient barbares ; et l'idée
que l'on aura de vous sera telle, qu'elle flétrira votre siècle,
et portera la haine sur tous vos contemporains.
Extrait : MONTESQUIEU L'Esprit des Lois - Livre
XXV, Chap. 13
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