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Il est vrai que, dans les démocraties, le peuple
paraît faire ce qu'il veut : mais la liberté politique
ne consiste point à faire ce que l'on veut. Dans un Etat, c'est-à-dire
dans une société où il y a des lois, la liberté
ne peut consister qu'à pouvoir faire ce que l'on doit vouloir,
et à n'être point contraint de faire ce que l'on ne doit
pas vouloir.
Il faut se mettre dans l'esprit ce que c'est que l'indépendance,
et ce que c'est que la liberté. La liberté est le droit
de faire tout ce que les lois permettent ; et si un citoyen pouvoit
faire ce qu'elles défendent , il n'auroit plus de liberté,
parce que les autres auroient tout de même ce pouvoir. (chapitre
3)
La démocratie et l'aristocratie ne sont point des États
libres par leur nature. La liberté politique ne se trouve que
dans les gouvernements modérés. Mais elle n'est pas toujours
dans les Etats modérés ; elle n'y est que lorsqu'on n'abuse
pas du pouvoir ; mais c'est une expérience éternelle que
tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il
va jusqu'à ce qu'il trouve des limites. Qui le diroit ! la vertu
même a besoin de limites.
Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition
des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. Une constitution peut
être telle que personne ne sera contraint de faire les choses
auxquelles la loi ne l'oblige pas, et à ne point faire celles
que la loi lui permet.(chap 4)
Il y a, dans chaque Etat, trois sortes de pouvoirs; la puissance législative,
la puissance exécutrice des choses qui dépendent du droit
des gens, et la puissance exécutrice de celles qui dépendent
du droit civil.
Par la première, le prince ou le magistrat fait des lois pour
un temps ou pour toujours, et corrige ou abroge celles qui sont faites.
Par la seconde, il fait la paix ou la guerre, envoie ou reçoit
des ambassades, établit la sûreté, prévient
les invasions. Par la troisième, il punit les crimes, ou juge
les différends des particuliers. On appellera cette dernière
la puissance de juger; et l'autre, simplement la puissance exécutrice
de l'Etat.
La liberté politique,
dans un citoyen, est cette tranquillité d'esprit qui provient
de l'opinion que chacun a de sa sûreté; et, pour qu'on
ait cette liberté, il faut que le gouvernement soit tel, qu'un
citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen.
Lorsque, dans la même
personne ou dans le corps de magistrature, la puissance législative
est réunie à la puissance exécutrice, il n'y a
point de liberté; parce qu'on peut craindre que le même
monarque ou le même sénat ne fasse des lois tyranniques,
pour les exécuter tyranniquement.
Il n'y a point encore de liberté, si la puissance de juger n'est
pas séparée de la puissance législative et de l'exécutrice.
Si elle était jointe à la puissance législative,
le pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens serait arbitraire
car le juge serait législateur. Si elle était jointe à
la puissance exécutrice, le juge pourrait avoir la force d'un
oppresseur.
Tout serait perdu, si
le même homme, ou le même corps des principaux, ou des nobles,
ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs : celui de faire
des lois, celui
d'exécuter les résolutions publiques, et celui de juger
les crimes ou les différends des particuliers.(chap. 6)
Extrait : MONTESQUIEU - De l'Esprit des Lois Livre
XI 3- 4-6 (1748)
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