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ECRIVAINS et ARTISTES
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MONTAIGNE
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1533-1592 | |
| LLES OEUVRES |
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| LA VIE | ||
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Michel
Eyquem naquit le 23 février 1533 au château de Montaigne,
aux confins du Périgord et de la Guyenne. Cette terre noble avait
été acquise en 1478 par son arrière grand-père
Ramon Eyquem, d'origine portugaise, qui s'était enrichi à
Bordeaux dans le commerce des vins, du pastel et des poissons salés.
Issu de cette famille de riches négociants, Pierre Eyquem de
Montaigne porta l'épée (privilège de la noblesse)
au cours des guerres d'Italie et fut maire de Bordeaux. Il contracta
un riche mariage, épousant une juive d'origine espagnole dont
la famille s'était récemment convertie au christianisme.
Il se retira au château de Montaigne et s'occupa lui-même
de l'éducation de son fils selon une méthode originale
dont il avait rapporté l'idée de son séjour en
Italie. Elle consistait à enseigner à l'élève,
directement comme on le fait pour la langue maternelle, le latin, langue
savante, indispensable alors pour être initié à
la haute culture. Dûment endoctrinés par un médecin
allemand, bon latiniste, qui ne savait pas le français, mère,
père, valets, femmes de chambre, artisans même ne s'adressaient
au jeune Michel ou ne lui répondaient qu'en latin; si bien qu'à
l'âge de six ans, l'enfant ne connaissait pas le français,
mais avait appris le latin sans grammaire et sans larmes. Des années
plus tard, Montaigne en parle avec émotion. (passage cité
plus bas)
Lorsqu'il entra au collège de Guyenne, Michel de Montaigne étonna ses maîtres par sa facilité à s'exprimer dans le latin le plus pur. Toute sa vie, il put lire couramment le latin. Il étudia la philosophie à Bordeaux, le droit à Toulouse et à 21 ans, son père acquit pour lui une charge à la Cour des Aides de Périgueux. Cette cour ayant été rattachée au Parlement de Bordeaux, Montaigne y devint conseiller. Il rencontra parmi ses collègues de Bordeaux, Etienne de la Boétie... cet ami qui mourut en juin 1563, et dont il parlera toujours avec émotion. C'est à cette époque que Montaigne fit plusieurs voyages à Paris où il vécut à la cour et approcha le Roi. Il est probable qu'il avait des ambitions politiques et qu'elles furent déçues. Le père de Montaigne lui avait demandé de traduire l'ouvrage d'un théologien espagnol: Raymond de Sebond qui s'efforçait de prouver par des arguments rationnels les dogmes religieux. Montaigne travailla plusieurs années le style de la traduction, s'efforçant de faire perdre à cette pesante " Théologie naturelle " son aspect rébarbatif, et lui donnant " un accoustrement à la Françoise... " L'ouvrage fut publié en 1559. En 1558, le père de Montaigne mourut et Montaigne prit possession du domaine de Montaigne. En juillet 1570, il donna sa démission de conseiller au Parlement. Il fit un séjour de quelques mois à Paris pour y faire publier quelques oeuvres de La Boétie. De retour à Montaigne, il décida de s'y fixer, et d'y mener une vie à sa convenance. La décision de se retirer de la vie publique lui parut suffisamment importante pour en fixer la mémoire dans une inscription latine qu'il fit peindre sur les travées de sa bibliothèque. En voici la traduction : " L'an du Christ 1571, à l'âge de 38 ans, la veille des calendes de mars, anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, depuis longtemps déjà ennuyé par l'esclavage de la Cour du Parlement et des charges publiques, se sentant encore dispos, vint à part se reposer dans le sein des doctes Vierges, où il passera dans le calme et à l'abri des soucis le peu qu'il lui reste à franchir d'une vie pour la plus grande partie déjà écoulée. Espérant que le destin lui accordera de parfaire cette demeure, ces douces retraites de ses ancêtres, il les a consacrées à sa liberté, à sa tranquillité et à ses loisirs ". . Montaigne consacrera son temps à gérer le domaine; il mènera la vie brillante d'un grand seigneur : réceptions, promenades à cheval, chasse, mais aussi la vie studieuse d'un humaniste : lectures annotées et commentées. Après plusieurs années de cette activité intellectuelle et de ce travail d'écrivain, Montaigne avait amassé un grand nombre de textes. Il les organisa de façon assez lâche et en constitua deux livres publiés à Bordeaux en 1580. Il trouva pour ces ouvrages le titre d'Essais : il y fait le récit de ce qu'il a vécu; de ses expériences, (c'est le sens du mot " essais ") et aussi l'essai de son jugement à propos des opinions relevées au cours de ses lectures. Montaigne interrompit en juin 1580 cette existence paisible pour un voyage entrepris à la fois dans l'espoir de trouver un soulagement aux souffrances occasionnées par la maladie des reins dont il souffrait (des calculs rénaux), et de satisfaire une curiosité avide d'expériences humaines variées. Il visita la Suisse, l'Allemagne, le Tyrol, l'Italie... Un Journal de voyages, où il avait noté ou dicté, puis noté lui-même ses impressions, sera publié en 1774. Pendant son absence, il avait été élu maire de Bordeaux. Henri III lui écrivit personnellement pour qu'il acceptât cette charge. Ses occupations de maire lui laissèrent suffisamment de loisir pour qu'il continuât la rédaction de ses Essais : une seconde édition parut en 1582, n'apportant que peu de changements à celle de 1580; une troisième édition en 1588, au contraire, comporte plus de 600 adjonctions aux deux premiers livres, et un 3e livre beaucoup plus personnel que les deux premiers. En 1585, la vie de Montaigne fut troublée par une épidémie de peste. Bordeaux fut atteinte : Montaigne refusa de s'y rendre, jugeant inutile de s'exposer à la contagion, sa présence n'étant pas indispensable. Mais le Périgord fut atteint et Montaigne fut obligé de chercher refuge loin des lieux contaminés. En 1588, au cours d'un voyage assez mouvementé à Paris, (il fut attaqué par des voleurs pendant le voyage, puis, à son arrivée, incarcéré à la Bastille par les ligueurs), il fit la connaissance de Mademoiselle de Gournay qu'il considéra comme sa fille adoptive. C'est elle qui prépara l'édition posthume des Essais de 1595, d'après les papiers laissés par Montaigne et notamment d'après l'exemplaire des Essais où Montaigne avait lui-même noté, en marge, les adjonctions qu'il souhaitait faire insérer dans le texte lors d'une prochaine réédition. Montaigne mourut chez lui, le 15 septembre 1592. |
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| Quelques jugements sur Montaigne | ||
| Quand Montaigne nous parle de lui | ||
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C'est une epineuse entreprinse, et plus qu'il ne semble, de suyvre une alleure si vagabonde que celle de nostre esprit; de penetrer les profondeurs opaques de ses replis internes; de choisir et arrester tant de menus airs de ses agitations. Et est un amusement nouveau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes du monde, ouy, et des plus recommandées. Il y a plusieurs années que je n'ay que moy pour visée à mes pensées, que je ne contrerolle et estudie que moy; et, si j'estudie autre chose, c'est pour soudain le coucher sur moi, en en moy, pour mieux dire. Et ne me semble point faillir, si, comme il se faict des autres sciences, sans comparaison moins utiles, je fay part de ce que j'ay apprins en cette-cy : quoy que je ne me contente guere du progrès que j'y ai faict. Il n'est description pareille en difficulté à la description de soy-mesme, ny certes en utilité. Encore se faut-il testoner*, encore se faut-il ordonner et renger pour sortir en place. Or je me pare sans cesse, car je me descris sans cesse. Les Essais Livre II Chapitre VI Feu mon pere, ayant fait toutes
les recherches qu'homme peut faire; parmy les gens sçavans et
d'entendement, d'une forme d'institution exquise, fut advisé
de cet inconvenient qui estoit en usage; et luy disoit-on que cette
longueur que nous mettions à apprendre les langues qui ne leur
coustoient ?????? A VERIFIER rien est la seule cause pourquoy nous ne
pouvions arriver à la grandeur d'ame et de cognoissance des anciens
Grecs et Romains. Je ne croy pas que ce en soit la seule cause. Tant
y a que l'expedient que mon pere y trouva, ce fut que, en nourrice et
avant le premier desnouement de ma langue, il me donna en charge à
un Alleman, qui depuis est mort fameux medecin en France, du tout ignorant
de nostre langue, et très-bien versé en la Latine. Cettuy-cy,
qu'il avoit faict venir exprès, et qui estoit bien cherement
gagé, m'avoit continuellement entre les bras. Il en eust aussi
avec luy deux autres moindres en sçavoir pour me suivre, et soulager
le premier. Ceux-cy ne m'entretenoient d'autre langue que Latine. Quant
au reste de sa maison, c'estoit une reigle inviolable que ny luy mesme,
ny ma mere, ny valet, ny chambriere, ne parloyent en ma compaignie qu'autant
de mots de Latin que chacun avoit apris pour jargonner avec moy. C'est
merveille du fruict que chacun y fit. Mon pere et ma mere y apprindrent
assez de Latin pour l'entendre, et en acquirent à suffisance
pour s'en servir à la nécessité comme firent aussi
les autres domestiques qui estoient plus attachez à mon service.
Somme, nous nous Latinizames tant, qu'il en regorgea jusques à
nos villages tout autour, où il y a encores, et ont pris pied
par l'usage, plusieurs appellations Latines d'artisans et d'utils. Quant
à moy, j'avois plus de six ans avant que j'entendisse non plus
de François ou de Perigordin que d'Arabesque. Et, sans art, sans
livre, sans grammaire ou precepte, sans fouet et sans larmes, j'avois
appris du Latin, tout aussi pur que mon maistre d'eschole le sçavoit
: car je ne le pouvois avoir meslé ny alteré. (...) Au demeurant, ce que nous appellons
ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu'accoinctances et familiaritez
nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen
de laquelle nos ames s'entretiennent. En l'amitié dequoy je parle,
elles se meslent et confondent l'une en l'autre, d'un melange si universel,
qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes.
Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens que cela ne se
peut exprimer, qu'en respondant : " Par ce que c'estoit luy; par
ce que c'estoit moy ". Nul juge n'a encore, Dieu mercy,
parlé à moy comme juge, pour quelque cause que ce soit,
ou mienne ou tierce, ou criminelle ou civile. Nulle prison m'a receu,
non pas seulement pour m'y promener. L'imagination m'en rend la veue,
mesme du dehors, desplaisante. Je suis si affady après la liberté,
que qui me deffenderoit l'accez de quelque coin des Indes, j'en vivroys
aucunement plus mal à mon aise. Et tant que je trouveray terre
ou air ouvert ailleurs, je ne croupiray en lieu où il me faille
cacher. Mon Dieu ! que mal pourroy-je souffrir la condition où
je vois tant de gens, clouez à un quartier de ce royaume, privés
de l'entrée des villes principalles et des courts et de l'usage
des chemins publics pour avoir querellé nos loix ! Si celles
que je sers me menassoient seulement le bout du doigt, je m'en irois
incontinent* en trouver d'autres, où que ce fut. Toute ma petite
prudence, en ces guerres civiles où nous sommes, s'employe à
ce qu'elles n'interrompent ma liberté d'aller et venir.
Le vice laisse, comme un ulcere
en la chair, une repentance en l'ame, qui tousjours s'esgratigne et
s'ensanglante elle mesme. Car la raison efface les autres tristesses
et douleurs ; mais elle engendre celle de la repentance, qui est plus
griefve, d'autant qu'elle naist au dedans; comme le froid et le chaut
des fiévres est plus poignant que celuy qui vient du dehors.
Je tiens pour vices (mais chacun selon sa mesure) non seulement ceux
que la raison et la nature condamnent, mais ceux aussi que l'opinion
des hommes a forgé, voire fauce et erronée, si les loix
et l'usage l'auctorise. |
Gourmander : consommer avec gourmandise; se régaler de... | |