ECRIVAINS et ARTISTES

 

 

 

 
MONTAIGNE
1533-1592
LLES OEUVRES


L'oeuvre essentielle de Montaigne, ce sont Les Essais. Aucun résumé ne saurait en rendre compte. Montaigne a écrit que " tout abrégé d'un bon livre est un sot abrégé " : en effet, si le livre est bon, c'est sottise que de le résumer...
Nous nous bornerons à reproduire quelques lignes extraites du prologue où Montaigne présente ainsi son ouvrage :
C'est icy un livre de bonne foy, lecteur. Il t'advertit dés l'entrée, que je ne m y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ay voué à la commodité (...)
Je veus qu'on m y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contantion et artifice car c'est moy que je peins. Mes defauts s y liront au vif, et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l'a permis. Que si j'eusse esté entre ces nations qu'on dict vivre encore sous la douce liberté des premieres loix de nature, je t'asseure que je m'y fusse très-volontiers peint tout entier, et tout nud. Ainsi, lecteur, je suis moy-mesmes la matiere de mon livre. "
Il tint un journal au cours d'un voyage ; le manuscrit, retrouvé au XIXe siècle, fut publié en 1774, puis réédité par la Ville de Bordeaux en 1906 :
Journal de Voyage en Italie par laSuise et l'Allemagne

LA VIE  
 
Michel Eyquem naquit le 23 février 1533 au château de Montaigne, aux confins du Périgord et de la Guyenne. Cette terre noble avait été acquise en 1478 par son arrière grand-père Ramon Eyquem, d'origine portugaise, qui s'était enrichi à Bordeaux dans le commerce des vins, du pastel et des poissons salés. Issu de cette famille de riches négociants, Pierre Eyquem de Montaigne porta l'épée (privilège de la noblesse) au cours des guerres d'Italie et fut maire de Bordeaux. Il contracta un riche mariage, épousant une juive d'origine espagnole dont la famille s'était récemment convertie au christianisme. Il se retira au château de Montaigne et s'occupa lui-même de l'éducation de son fils selon une méthode originale dont il avait rapporté l'idée de son séjour en Italie. Elle consistait à enseigner à l'élève, directement comme on le fait pour la langue maternelle, le latin, langue savante, indispensable alors pour être initié à la haute culture. Dûment endoctrinés par un médecin allemand, bon latiniste, qui ne savait pas le français, mère, père, valets, femmes de chambre, artisans même ne s'adressaient au jeune Michel ou ne lui répondaient qu'en latin; si bien qu'à l'âge de six ans, l'enfant ne connaissait pas le français, mais avait appris le latin sans grammaire et sans larmes. Des années plus tard, Montaigne en parle avec émotion. (passage cité plus bas)
Lorsqu'il entra au collège de Guyenne, Michel de Montaigne étonna ses maîtres par sa facilité à s'exprimer dans le latin le plus pur. Toute sa vie, il put lire couramment le latin. Il étudia la philosophie à Bordeaux, le droit à Toulouse et à 21 ans, son père acquit pour lui une charge à la Cour des Aides de Périgueux.
Cette cour ayant été rattachée au Parlement de Bordeaux, Montaigne y devint conseiller. Il rencontra parmi ses collègues de Bordeaux, Etienne de la Boétie... cet ami qui mourut en juin 1563, et dont il parlera toujours avec émotion.
C'est à cette époque que Montaigne fit plusieurs voyages à Paris où il vécut à la cour et approcha le Roi. Il est probable qu'il avait des ambitions politiques et qu'elles furent déçues.
Le père de Montaigne lui avait demandé de traduire l'ouvrage d'un théologien espagnol: Raymond de Sebond qui s'efforçait de prouver par des arguments rationnels les dogmes religieux. Montaigne travailla plusieurs années le style de la traduction, s'efforçant de faire perdre à cette pesante " Théologie naturelle " son aspect rébarbatif, et lui donnant " un accoustrement à la Françoise... " L'ouvrage fut publié en 1559.
En 1558, le père de Montaigne mourut et Montaigne prit possession du domaine de Montaigne. En juillet 1570, il donna sa démission de conseiller au Parlement. Il fit un séjour de quelques mois à Paris pour y faire publier quelques oeuvres de La Boétie.
De retour à Montaigne, il décida de s'y fixer, et d'y mener une vie à sa convenance.
La décision de se retirer de la vie publique lui parut suffisamment importante pour en fixer la mémoire dans une inscription latine qu'il fit peindre sur les travées de sa bibliothèque. En voici la traduction : " L'an du Christ 1571, à l'âge de 38 ans, la veille des calendes de mars, anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, depuis longtemps déjà ennuyé par l'esclavage de la Cour du Parlement et des charges publiques, se sentant encore dispos, vint à part se reposer dans le sein des doctes Vierges, où il passera dans le calme et à l'abri des soucis le peu qu'il lui reste à franchir d'une vie pour la plus grande partie déjà écoulée.
Espérant que le destin lui accordera de parfaire cette demeure, ces douces retraites de ses ancêtres, il les a consacrées à sa liberté, à sa tranquillité et à ses loisirs ". .
Montaigne consacrera son temps à gérer le domaine; il mènera la vie brillante d'un grand seigneur : réceptions, promenades à cheval, chasse, mais aussi la vie studieuse d'un humaniste : lectures annotées et commentées.
Après plusieurs années de cette activité intellectuelle et de ce travail d'écrivain, Montaigne avait amassé un grand nombre de textes. Il les organisa de façon assez lâche et en constitua deux livres publiés à Bordeaux en 1580. Il trouva pour ces ouvrages le titre d'Essais : il y fait le récit de ce qu'il a vécu; de ses expériences, (c'est le sens du mot " essais ") et aussi l'essai de son jugement à propos des opinions relevées au cours de ses lectures.
Montaigne interrompit en juin 1580 cette existence paisible pour un voyage entrepris à la fois dans l'espoir de trouver un soulagement aux souffrances occasionnées par la maladie des reins dont il souffrait (des calculs rénaux), et de satisfaire une curiosité avide d'expériences humaines variées.
Il visita la Suisse, l'Allemagne, le Tyrol, l'Italie... Un Journal de voyages, où il avait noté ou dicté, puis noté lui-même ses impressions, sera publié en 1774.
Pendant son absence, il avait été élu maire de Bordeaux. Henri III lui écrivit personnellement pour qu'il acceptât cette charge.
Ses occupations de maire lui laissèrent suffisamment de loisir pour qu'il continuât la rédaction de ses Essais : une seconde édition parut en 1582, n'apportant que peu de changements à celle de 1580; une troisième édition en 1588, au contraire, comporte plus de 600 adjonctions aux deux premiers livres, et un 3e livre beaucoup plus personnel que les deux premiers.
En 1585, la vie de Montaigne fut troublée par une épidémie de peste. Bordeaux fut atteinte : Montaigne refusa de s'y rendre, jugeant inutile de s'exposer à la contagion, sa présence n'étant pas indispensable. Mais le Périgord fut atteint et Montaigne fut obligé de chercher refuge loin des lieux contaminés.
En 1588, au cours d'un voyage assez mouvementé à Paris, (il fut attaqué par des voleurs pendant le voyage, puis, à son arrivée, incarcéré à la Bastille par les ligueurs), il fit la connaissance de Mademoiselle de Gournay qu'il considéra comme sa fille adoptive.
C'est elle qui prépara l'édition posthume des Essais de 1595, d'après les papiers laissés par Montaigne et notamment d'après l'exemplaire des Essais où Montaigne avait lui-même noté, en marge, les adjonctions qu'il souhaitait faire insérer dans le texte lors d'une prochaine réédition.
Montaigne mourut chez lui, le 15 septembre 1592.
Quelques jugements sur Montaigne    
     
Quand Montaigne nous parle de lui    
 

C'est une epineuse entreprinse, et plus qu'il ne semble, de suyvre une alleure si vagabonde que celle de nostre esprit; de penetrer les profondeurs opaques de ses replis internes; de choisir et arrester tant de menus airs de ses agitations. Et est un amusement nouveau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes du monde, ouy, et des plus recommandées. Il y a plusieurs années que je n'ay que moy pour visée à mes pensées, que je ne contrerolle et estudie que moy; et, si j'estudie autre chose, c'est pour soudain le coucher sur moi, en en moy, pour mieux dire. Et ne me semble point faillir, si, comme il se faict des autres sciences, sans comparaison moins utiles, je fay part de ce que j'ay apprins en cette-cy : quoy que je ne me contente guere du progrès que j'y ai faict. Il n'est description pareille en difficulté à la description de soy-mesme, ny certes en utilité. Encore se faut-il testoner*, encore se faut-il ordonner et renger pour sortir en place. Or je me pare sans cesse, car je me descris sans cesse. Les Essais Livre II Chapitre VI

Feu mon pere, ayant fait toutes les recherches qu'homme peut faire; parmy les gens sçavans et d'entendement, d'une forme d'institution exquise, fut advisé de cet inconvenient qui estoit en usage; et luy disoit-on que cette longueur que nous mettions à apprendre les langues qui ne leur coustoient ?????? A VERIFIER rien est la seule cause pourquoy nous ne pouvions arriver à la grandeur d'ame et de cognoissance des anciens Grecs et Romains. Je ne croy pas que ce en soit la seule cause. Tant y a que l'expedient que mon pere y trouva, ce fut que, en nourrice et avant le premier desnouement de ma langue, il me donna en charge à un Alleman, qui depuis est mort fameux medecin en France, du tout ignorant de nostre langue, et très-bien versé en la Latine. Cettuy-cy, qu'il avoit faict venir exprès, et qui estoit bien cherement gagé, m'avoit continuellement entre les bras. Il en eust aussi avec luy deux autres moindres en sçavoir pour me suivre, et soulager le premier. Ceux-cy ne m'entretenoient d'autre langue que Latine. Quant au reste de sa maison, c'estoit une reigle inviolable que ny luy mesme, ny ma mere, ny valet, ny chambriere, ne parloyent en ma compaignie qu'autant de mots de Latin que chacun avoit apris pour jargonner avec moy. C'est merveille du fruict que chacun y fit. Mon pere et ma mere y apprindrent assez de Latin pour l'entendre, et en acquirent à suffisance pour s'en servir à la nécessité comme firent aussi les autres domestiques qui estoient plus attachez à mon service. Somme, nous nous Latinizames tant, qu'il en regorgea jusques à nos villages tout autour, où il y a encores, et ont pris pied par l'usage, plusieurs appellations Latines d'artisans et d'utils. Quant à moy, j'avois plus de six ans avant que j'entendisse non plus de François ou de Perigordin que d'Arabesque. Et, sans art, sans livre, sans grammaire ou precepte, sans fouet et sans larmes, j'avois appris du Latin, tout aussi pur que mon maistre d'eschole le sçavoit : car je ne le pouvois avoir meslé ny alteré. (...)
Quant au Grec, duquel je n'ay quasi du tout point d'intelligence, mon pere desseigna me le faire apprendre par art, mais d'une voie nouvelle, par forme d'ébat et d'exercice. Nous pelotions nos declinaisons à la maniere de ceux qui, par certains jeux de tablier, apprennent l'Arithmétique et la Geometrie. Car, entre autres choses, il avoit esté conseillé de me faire gouster la science et le devoir par une volonté non forcée et de mon propre desir, et d'eslever mon ame en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte. Je dis jusques à telle superstition que, par ce que aucuns tiennent que cela trouble la cervelle tendre des enfans de les esveiller le matin en sursaut, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup et par violence, il me faisoit esveiller par le son de quelque instrument; et ne fus jamais sans homme qui m'en servit.
Cet exemple suffira pour en juger le reste, et pour recommander aussi et la prudence et l'affection d'un si bon pere, auquel il ne se faut nullement prendre, s'il n'a recueilly aucuns fruits respondans à une si exquise culture. Deux choses en furent cause : le champ sterile et incommode; car, quoy que j'eusse la santé ferme et entiere, et quant et quant* un naturel doux et traitable, j'estois parmy cela si poisant*, mol et endormi, qu'on ne me pouvoit arracher de l'oisiveté, non pas pour me faire jouer. Ce que je voyois, je le voyois bien et, soubs cette complexion lourde, nourrissois des imaginations hardies et des opinions au dessus de mon aage. L'esprit, je l'avois lent, et qui n'alloit qu'autant qu'on le menoit; l'apprehension, tardive; l'invention, lasche ; et après tout, un incroïable defaut de memoire. De tout cela, il n'est pas merveille s'il ne sceut rien tirer qui vaille. Secondement, comme ceux que presse un furieux desir de guerison se laissent aller à toute sorte de conseil, le bon homme, ayant extreme peur de faillir en chose qu'il avoit tant à coeur, se laissa en fin emporter à l'opinion commune, qui suit tousjours ceux qui vont devant, comme les gruës, et se rengea à la coustume, n'ayant plus autour de luy ceux qui luy avoient donné ces premieres institutions, qu'il avoit aportées d'Italie; et m'envoya, environ mes six ans, au college de Guienne, très-florissant pour lors, et le meilleur de France.
Et là, il n'est possible de rien adjouster au soing qu'il eut, et à me choisir des precepteurs de chambre suffisans, et à toutes les autres circonstances de ma nourriture, en laquelle il reserva plusieurs façons particulières contre l'usage des colleges. Mais tant y a, que c'estoit tousjours college. Mon Latin s'abastardit incontinent duquel depuis par desacoustumance j'ay perdu tout usage. Et ne me servit cette mienne nouvelle institution, que de me faire enjamber d'arrivée aux premieres classes : car, à treize ans que je sortis du collège, j'avoy achevé mon cours (qu'ils appellent), et à la verité sans aucun fruict que je peusse à present mettre en compte.
Le premier goust que j'eus aux livres, il me vint des fables de la Metamorphose d'Ovide. Car, environ l'aage de sept ans ou huict ans, je me desrobois de tout autre plaisir pour les lire; d'autant que cette langue estoit la mienne maternelle, et que c'estoit le plus aysé livre que je cogneusse, et le plus accommodé à la foiblesse de mon aage, à cause de la matiere. Car des Lancelots du Lac, des Amadis, des Huons de Bordeaus, et tel fatras de livres à quoy l'enfance s'amuse, je n'en connoissois pas seulement le nom ,(...), tant exacte estoit ma discipline. Je m'en rendois plus nonchalant à l'estude de mes autres leçons prescriptes. Là, il me vint singulierement à propos d'avoir affaire à un homme d'entendement de precepteur, qui sçeut dextrement conniver à cette mienne desbauche, et autres pareilles. Car, par là, j'enfilay tout d'un train Vergile en l'Aeneide, et puis Terence, et puis Plaute, et des comedies Italienes, lurré tousjours par la douceur du subject. S'il eut été si fol de rompre ce train, j'estime que je n'eusse raporté du college que la haine des livres, comme fait quasi toute nostre noblesse. Il s'y gouverna ingenieusement. Faisant semblant de n'en voir rien, il aiguisoit ma faim, ne me laissant que à la desrobée gourmander* ces livres, et me tenant doucement en office pour les autres estudes de la regle.
Les Essais Livre I, Chapitre XXVI

Au demeurant, ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu'accoinctances et familiaritez nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames s'entretiennent. En l'amitié dequoy je parle, elles se meslent et confondent l'une en l'autre, d'un melange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en respondant : " Par ce que c'estoit luy; par ce que c'estoit moy ".
ll y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulierement, ne sçay quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus, et par des rapports que nous oyions l'un de l'autre, qui faisoient en nostre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports, je croy par quelque ordonnance du ciel; nous nous embrassions par noz noms. Et à nostre premiere rencontre, qui fut par hazard en une grande feste et compagnie de ville, nous nous trouvasmes si prins, si cognus, si obligez entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre. II escrivit une Satyre Latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la precipitation de nostre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous estions tous deux hommes faicts, et luy plus de quelque année, elle n'avoit point à perdre temps et à se regler au patron des amitiez molles et regulieres, ausquelles il faut tant de precautions de longue et prealable conversation. Cette cy n'a point d'autre idée que d'elle mesme, et ne se peut rapporter qu'à soy. Ce n'est pas une speciale consideration, ny deug, ny trois, ny quatre, ny mille : c'est je ne sçay quelle quinte essence de tout ce meslange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille. Je dis perdre, à la verité, ne nous reservant rien qui nous fut propre, ny qui fut ou sien, ou mien.
Livre I, Chapitre XXVIII

Nul juge n'a encore, Dieu mercy, parlé à moy comme juge, pour quelque cause que ce soit, ou mienne ou tierce, ou criminelle ou civile. Nulle prison m'a receu, non pas seulement pour m'y promener. L'imagination m'en rend la veue, mesme du dehors, desplaisante. Je suis si affady après la liberté, que qui me deffenderoit l'accez de quelque coin des Indes, j'en vivroys aucunement plus mal à mon aise. Et tant que je trouveray terre ou air ouvert ailleurs, je ne croupiray en lieu où il me faille cacher. Mon Dieu ! que mal pourroy-je souffrir la condition où je vois tant de gens, clouez à un quartier de ce royaume, privés de l'entrée des villes principalles et des courts et de l'usage des chemins publics pour avoir querellé nos loix ! Si celles que je sers me menassoient seulement le bout du doigt, je m'en irois incontinent* en trouver d'autres, où que ce fut. Toute ma petite prudence, en ces guerres civiles où nous sommes, s'employe à ce qu'elles n'interrompent ma liberté d'aller et venir.
Livre III, Chapitre XIII.


Je vy en une saison en laquelle nous foisonnons en exemples incroyables de ce vice, par la licence de nos guerres civiles; et ne voit on rien aux histoires anciennes de plus extreme que ce que nous en essayons tous les jours. Mais cela ne m'y a nullement aprivoisé. A peine me pouvoy-je persuader, avant que je l'eusse veu, qu'il se fut trouvé des ames si monstrueuses, qui, pour le seul plaisir du meurtre, le voulussent commettre : hacher et détrencher les membres d'autruy; esguiser leur esprit à inventer des tourmens inusitez et des morts nouvelles, sans inimitié, sans profit, et pour cette seule fin de jouir du plaisant spectacle des gestes et mouvemens pitoyables, des gemissemens et voix lamentables d'un homme mourant en angoisse. Car voylà l'extreme point où la cruauté puisse atteindre. (...)
De moy, je n'ay pas sçeu voir seulement sans desplaisir poursuivre et tuer une beste innocente, qui est sans deffence et de qui nous ne recevons aucune offence. Et comme il advient communement que le cerf, se sentant hors d'alaine et de force, n'ayant plus autre remede, se rejette et rend à nous mesmes qui le poursuivons, nous demandant mercy par ses larmes, ce m'a toujours semblé un spectacle tres-desplaisant.
Je ne prends guiere beste en vie à qui je ne redonne les champs. Pythagoras les achetoit des pescheurs et des oyseleurs pour en faire autant (...) Les naturels sanguinaires à l'endroit des bestes tesmoignent une propension naturelle à la cruauté.
Après qu'on se fut apprivoisé à Romme aux spectacles des meurtres des animaux, on vint aux hommes et aux gladiateurs. Nature a, ce creins-je, elle mesme attaché à l'homme quelque instinct à l'inhumanité. Nul ne prent son esbat à voir des bestes s'entrejouer et caresser, et nul ne faut de le prendre à les voir s'entre deschirer et desmambrer.
Les Essais Livre II Chapitre XI

Le vice laisse, comme un ulcere en la chair, une repentance en l'ame, qui tousjours s'esgratigne et s'ensanglante elle mesme. Car la raison efface les autres tristesses et douleurs ; mais elle engendre celle de la repentance, qui est plus griefve, d'autant qu'elle naist au dedans; comme le froid et le chaut des fiévres est plus poignant que celuy qui vient du dehors. Je tiens pour vices (mais chacun selon sa mesure) non seulement ceux que la raison et la nature condamnent, mais ceux aussi que l'opinion des hommes a forgé, voire fauce et erronée, si les loix et l'usage l'auctorise.
Il n'est, pareillement, bonté qui ne resjouysse une nature bien née. I1 y a certes je ne sçay quelle congratulation de bien faire qui nous resjouit en nous mesmes et une fierté genereuse qui accompaigne la bonne conscience. Une ame courageusement vitieuse se peut à l'adventure garnir de securité, mais de cette complaisance et satisfaction elle ne s'en peut fournir. Ce n'est pas un leger plaisir de se sentir preservé de la contagion d'un siecle si gasté, et de dire en soy : " Qui me verroit jusques dans l'ame, encore ne me trouveroit-il coulpable, ny de l'affliction et ruyne de personne, ny de vengence ou d'envie, ny d'offence publique des loix, ny de nouvelleté et de trouble, ny de faute à ma parole, et quoy que la licence du temps permit et apprinst à chacun, si n'ay-je mis la main ny és biens, ny en la bourse d'homme François, et n'ay vescu que sur la mienne, non plus en guerre qu'en paix, ny ne me suis servy du travail de personne, sans loyer. " Ces tesmoignages de la conscience plaisent; et nous est grand benefice que cette esjouyssance naturelle, et le seul payement qui jamais ne nous manque.
Les Essais Livre III Chapitre II p. 31


Non parce que Socrates l'a dict, mais parce qu'en verité c'est mon humeur, et à l'avanture non sans quelque excez, j'estime tous les hommes mes compatriotes et embrasse un Polonois comme un François, postposant cette lyaison nationnale à l'universelle et commune. Je ne suis guere feru de la douceur d'un air naturel. Les cognoissances toutes neufves et toutes miennes me semblent bien valoir ces autres communes et fortuites cognoissances du voisinage. Les amitiez pures de nostre acquest emportent ordinairement celles ausquelles la communication du climat ou du sang nous joignent. Nature nous a mis au monde libres et desliez ; nous nous emprisonnons en certains destroits ; comme les Roys de Perse, qui s'obligeoient de ne boire jamais autre eau que celle du fleuve de Choaspez, renonçoyent par sottise à leur droict d'usage en toutes les autres eaux, et assechoient pour leur regard tout le reste du monde.

Montaigne Essais Livre III Chapitre IX

Gourmander : consommer avec gourmandise; se régaler de...

 

ECRIVAINS et ARTISTES Liste
Vérification des connaissances
Menu