LA RENAISSANCE : une nouvelle attitude devant l'Antiquité

L'Imprimerie et le rôle des imprimeurs humanistes
Les Estienne

Le premier de cette dynastie de grands imprimeurs qui cultivèrent leur art avec gloire, pendant plus de cent soixante ans (sans jamais toucher à la fortune), fut Henri Estienne, né à Paris en 1470 (mort en 1520). Il fonda son établissement, vers 1509, au cœur de l'Université, rue Saint Jean de Beauvais, lui donna pour enseigne le fameux olivier qu'on retrouve sur le frontispice de tous les livres sortis de sa maison, s'appliqua surtout à publier des textes grecs ou latins d'une correction parfaite, et laissa en son fils Robert (1503-1559) un successeur qui devait effacer le nom paternel. Celui-ci, en effet, plus versé encore dans la connaissance des lettres antiques, donna un tel éclat à la typographie de son temps, que, suivant l'historien de Thou, ses oeuvres ont plus immortalisé le règne de François 1er que les plus grandes actions de ce prince. Les ouvrages les plus considérables sortis de ses presses furent : une édition latine de la Bible (1532), plusieurs éditions hébraïques, le Nouveau Testament grec (1550), regardé comme le plus beau livre grec qu'on ait jamais imprimé, et le Trésor de la langue latine, lexique d'une prodigieuse érudition dont il était l'auteur. François 1er se plaisait à marquer la distinction particulière qu'il accordait à ses travaux : il allait en personne faire des visites à son imprimerie, il lui donna, en 1539, le titre d'imprimeur royal, et le protégea contre la Sorbonne qui le poursuivit avec âpreté, comme hérétique, à cause des observations et des corrections qu'il s'était permises sur les textes bibliques. Lorsque le roi fut mort, Robert Estienne, moins sûr de la bienveillance de son successeur, et de plus en plus entraîné vers le calvinisme, transporta son établissement à Genève, où il mourut huit ans après, en 1559.

Henri, son fils aîné, revint à Paris, dès 1554, continuer la profession de son père. Il se rappelait avec tendresse la maison savante où il avait passé ses jeunes années, et la dépeignait plus tard en ces termes, à l'un de ses fils, auquel il voulait montrer que l'ignorance aurait été, dans leur famille, "un sacrilège" : "Plusieurs personnes pourroient encore vous attester, lui dit-il (préface d'Aulu-Gelle, 1585), que la maison de votre grand-père offroit une particularité littéraire qui ne se rencontroit pas dans les autres familles. Les servantes elles-mêmes comprenoient le latin, et toutes, quelques-unes assez mal, il est vrai, savoient s'en servir. Votre grand'mère (elle était fille d'un autre savant imprimeur, Josse Badius) entendoit, à l'exception de quelques mots peu usités, tout ce qui se disoit en latin presque aussi facilement que si l'on eût parlé françois. Que dirai-je de votre tante Catherine, ma sœur, qui vit encore ? Elle sait s'exprimer en cette langue, à quelques fautes près, de manière à être comprise de tout le monde. Et d'où lui vient cette connoissance de la langue latine, car elle n'a jamais pris, assurément, de leçons de grammaire ? L'usage a été son seul maître. Robert Estienne avoit chez lui une espèce de décemvirat qu'on pouvoit appeler Panglosson, car les membres de cette docte réunion étoient de tous les pays. Ces dix étrangers, qui possédoient tous une grande instruction, quelques-uns même le plus profond savoir, et dont plusieurs remplissoient les fonctions de correcteurs, se servoient entre eux du latin comme d'un commun interprète. Les domestiques et même les servantes, les entendant tous les jours converser sur des sujets plus ou moins à leur portée, et parler pendant les repas des choses usuelles et les plus diverses, s'accoutumoient tellement à leur langage qu'ils comprenoient presque tout, et finissoient par s'exprimer eux-mêmes en latin. Et ce qui contribuoit encore à habituer toute la maison à parler la langue latine, c'est que mon frère Robert et moi, dès que nous avions su assez de mots pour commencer à la balbutier, nous n'eussions jamais osé nous servir d'une autre langue devant notre père ou quelqu'un de ses dix correcteurs. "

La boutique de cette maison, dont la description complète appartiendrait si bien à l'histoire littéraire du seizième siècle, était un lieu de réunion pour les érudits, qui venaient y chercher des livres et s'informer de ceux dont on préparait la publication. Robert Estienne aimait à s'entretenir avec les visiteurs de son magasin, à les consulter, à leur soumettre les épreuves des ouvrages sous presse. Son atelier, comme toutes les grandes officines typographiques d'alors, se composait probablement de deux ou trois pièces situées aux étages supérieurs de la maison pour prendre plus de jour, et dans lesquelles fonctionnaient tout au plus quatre presses en bois, de construction grossière, gouvernées par une vingtaine d'ouvriers. C'est avec ce modeste attirail que Robert Estienne mit au jour, par ses soins personnels et à ses frais, environ cinq cents ouvrages, formant cinq cent cinquante volumes imprimés généralement à huit cents exemplaires chacun, et dont la correction, la pureté, l'élégance, que nous pouvons encore envier aujourd'hui, ont été (de Thou a raison) l'une des gloires durables du seizième siècle.

Henri Estienne, fils aîné de Robert, se trouva donc dès le berceau voué aux lettres classiques. Il était tout enfant lorsque "la mélodie des mots grecs dont il ne pouvoit encore, dit-il, saisir que le son, chatouilloit ses oreilles d'une volupté si grande qu'en entendant ses camarades plus âgés déclamer devant leur maître la Médée d'Euripide, il ne songea plus jour et nuit qu'à apprendre la langue grecque, et se consuma de désirs après ce but comme jamais amant ne soupira pour sa maîtresse." Cet enfant devint un grand helléniste, et l'un des plus savants hommes de son siècle. Il compléta et dépassa le plus beau travail de son père en publiant un " Trésor de la langue grecque " (1572); il continua la guerre de la critique naissante et de l'érudition contre l'esprit exclusivement catholique de l'Université de Paris, et, non moins engagé que son père dans le parti calviniste, il vécut traversé, persécuté, fugitif, tantôt à Paris, tantôt à Genève, tantôt à l'étranger, toujours pauvre. Il mourut à l'hôpital de Lyon, en passant par cette ville en voyageur, seul et malade, à l'âge de soixante-six ans (l 598) .

Henri Bordier, Edouard Charton Histoire de France 1860 tome II p. 152-153
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