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LA
RENAISSANCE : une nouvelle attitude devant l'Antiquité
Une nouvelle conception de l'éducation privilégiant l'étude des textes anciens |
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A un enfant de maison |
un enfant de maison qui recherche les lettres, non pour le gaing (car une fin
si abjecte est indigne de la grace et faveur des Muses, et puis elle regarde
et depend d'autruy), ny tant pour les commoditez externes que pour les sienes
propres, et pour s'en enrichir et parer au dedans. ayant plustost envie d'en
tirer un habil'homme qu'un homme sçavant, je voudrois aussi qu'on fut
soigneux de luy choisir un conducteur qui eust plutost la teste bien faicte
que bien pleine, et qu'on y requit tous les deux, mais plus les meurs et l'entendement
que la science ; et qu'il se conduisist en sa charge d'une nouvelle manière.
On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit dans un
antonnoir, et nostre charge ce n'est que redire ce qu'on nous a dict. Je voudrois
qu'il corrigeast cette partie, et que, de belle arrivée, selon la portée
de l'ame qu'il a en main, il commençast à la mettre sur la montre,
luv faisant gouster les choses, les choisir et discerner d'elle mesme; quelquefois
luy ouvrant chemin, quelquefois le luy laissant ouvrir. Je ne veux pas qu'il
invente et parle seul, je veux qu'il escoute son disciple parler à son
tour. Socrates et, depuis, Archesilas faisoient premierement parler leurs disciples,
et puis ils parloient à eux. "Obest plerumque iis qui discere volunt
auctorita eorum qui docent"
Il est bon qu'il le face trotter devant luy pour juger de son train, et juger jusques à quel point il se doibt ravaler pour s'accommoder à sa force. A faute de cette proportion nous gastons tout, et de la sçavoir choisir, et s'y conduire bien mesuréement, c'est l'une des plus ardues besongues que je sçache ; et est l'effect d'une haute ame et bien forte, sçavoir condescendre à ses allures pueriles et les guider. je marche plus seur et plus ferme à mont qu'à val.
Ceux qui, comme porte nostre usage, entreprennent d'une mesme leçon et pareille mesure de conduite regenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes, ce n'est pas merveille si, en tout un peuple d'enfans, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline.
Qu'il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu'il juge du profit qu'il aura fait, non par le tesmoignage de sa mémoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le lui face mettre en cent visages et accommoder à autant de divers subjets, pour voir s'il l'a encore bien pris et bien faict sien, prenant l'instruction de son progrez des poedagogismes de Platon. C'est tesmoignage de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l'a avallée. L'estomac n'a pas faict son operation, s'il n'a faict changer la façon et la forme à ce qu'on luy avoit donné à cuire.
Nostre ame ne branle qu'à credit, liée et contrainte à l'appetit des fantasies d'autruy, serve et captivée soubs l'authorité de leur leçon. On nous a tant assubjectis aux cordes que nous n'avons plus de franches allures. Nostre vigueur et liberté est esteinte. "Numquam tutela suae fiunt."·(Ils sont toujours en tutelle. Sénèque) Je vy privéement à Pise un honneste homme, mais si Aristotélicien, que le plus general de ses dogmes est : que la touche et regle de toutes imaginations solides et de toute vérité, c'est la conformité à la doctrine d'Aristote; que, hors de là, ce ne sont que chimeres et inanité; qu'il a tout veu et tout dict. Cette proposition, pour avoir esté un peu trop largement et iniquement interpretée, le mit autrefois et tint long temps en grand accessoire à l'inquisition à Rome.
Qu'il luy face tout passer par l'estamine et ne loge rien en sa teste par simple authorité et à credit; les principes d'Aristote ne luy soyent principes, non plus que ceux des Stoiciens ou Epicurîens. Qu'on luy propose cette diversité de jugemens : il choisira s'il peut, sinon il en demeurera en doubte. Il n'y a que les fols certains et resolus. (...)
Car s'il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit un autre, il ne suit rien. Il ne trouve rien, voire il ne cerche rien. " Non sumus sub rege; sibi quisque se vindicet." (Nous ne vivons pas sous un roi, que chacun dispose de soimême. Senèque). Qu'il sache qu'il sçait, au moins. Il faut qu'il emboive leurs humeurs, non quil aprenne leurs preceptes. Et qu'il oublie hardiment, s'il veut, d'où il les tient, mais qu'il se les sçache approprier. La verité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premierenient, qu'à qui les dict après. Ce n'est non plus selon Platon que selon moy, puis que luy et moi l'entendons et voyons de mesme. Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thin ny marjolaine : ainsi les pieces empruntées d'autruy, il les transformera et confondera, pour en faire un ouvrage tout sien, à sçavoir son jugement. Son institution, son travail et estude ne vise qu'à le former.
Qu'il cele tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce qu'il en a faict. Les pilleurs, les emprunteurs mettent en parade leurs bastiments, leurs achapts, non pas ce qu'ils tirent d'autruy. Vous ne voyez pas les espices d'un homme de parlement, vous voyez les alliances qu'il a gaignées et honneurs à ses enfans. Nul ne met en compte publique sa recette; chacun y met son acquest.
Le guain de nostre estude, c'est en estre devenu meilleur et plus sage. C'est, disoit Epichamus, l'entendement qui voyt et qui oyt, c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui regne : toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans ame. Certes nous le rendons servile et coüard, pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demanda jamais à son disciple ce qu'il luy semble de la Rethorique et de la Grammaire de telle ou telle sentence de Cicéron ? On nous les placque en la niernoire toutes empennées, comme des oracles où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçavoir par coeur n'est pas sçavoir : c'est tenir oe qu'on a donné en garde à sa memoire. Ce qu'on sçait droittement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son livre. Facheuse suffisance, qu'une suffisance pure livresque ! Je m'attens qu'elle serve d'ornement, non de fondement, suivant l'advis de Platon, qui dict la fermeté, la foy, la sincerité estre la vraye philosophie, les autres sciences et qui visent ailleurs, n'estre que fard. Je voudrois que le Paluël ou Pompée, ces beaux danseurs de mon temps, apprinsent des caprioles à les voir seulement faire, sans nous bouger de nos places, comme ceux·cy veulent instruire notre entendement, sans l'esbranler; ou qu'on nous apprinst à manier un cheval, ou une pique, ou un luth, ou la voix, sans nous y exercer, comme ceux icy nous veulent apprendre à bien juger et à bien parler, sans nous exercer ny à parler, ny à juger. Or, à cet apprentissage, tout ce qui se presente à nos yeux sert de livre suffisant : la malice d'un page, la sottise d'un valet, un propos de table, ce sont autant de nouvelles matieres.
A cette cause, le commerce des hommes y est merveilleusernerit propre, et la visite des pays estrangers, non pour en rapporter seulement, à la mode de nostre noblesse Françoise, combien de pas a Santa Rotonda, ou la richesse des calessons de la Signora Livia, ou, comme d'autres, combien le visage de Neron, de quelque vielle ruyne de là, est plus long ou plus large que celuy de quelque pareille medaille, Mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer nostre cervelle contre celle d'autruy. je voudrois qu'on commençast à le promener dès sa tendre enfance, et premièrement, pour faire d'une pierre deux coups, par les nations voisines où le langage est plus esloigné du nostre, et auquel, si vous ne la formez de bon'heure, la langue ne se peut plieri.