LA RENAISSANCE : une nouvelle attitude devant l'Antiquité

Un combat nouveau : défendre la langue française
Jacques Tahureau

(...)

D'avoir la connoissance des langues, c'est une chose fort louable, mais d'autant plus vicieuse à ceux qui s'en font si profonds admirateurs qu'ils en deprizent la leur, et principalement quand ils ont chez eux mesmes une langue autant recommandable que peuvent estre celles des estrangers, ainsi que nous avons la nostre, l'une des plus belles langues qui se parla jamais, quoyque tels importuns desgorgeurs de latin en vueillent japer, au contraire alleguans, pour fortifier leur opinion je ne sçay combien de manieres de parler latines que nous ne sçaurions rendre mot pour mot en nostre langue. Mais pour un traict de ceste sorte qu'ils mettront en jeu, il est aisé de leur en alleguer une infinité d'autres en Françoys qu'il est impossible de rendre en la langue Latine avec la mesme grâce qu'ils ont en la nostre. Ce que je dy de la langue Latine, je l'entens aussi bien dire de la langue Grecque et de toute autre telle que ces opiniastres langars vouldront haut-louer pardessus la Françoyse. Jamais langue n'exprima mieux les conceptions de l'esprit que fait la nostre ; jamais langue ne fut plus douce à l'oreille et plus coulante que la Françoyse ; jamais langue n'eut les termes plus propres que nous en avons en Françoys. Et diray davantage que jamais la langue Grecque ni Latine ne furent si riches ni tant abondantes en mots qu'est la nostre, ce qui se pourroit aisement prouver par dix mille choses inventées que nous avons aujourd'hui, chacune avec ses mots et termes propres, dont les Grecz ni les les Latins n'ouirent jamais seulement parler ; tant s'en faut-il qu'ils nous surpassent en richesse de parole ou d'inventions.
Si l'on veut dire qu'ils ayent eu des hommes mieux parlans et qui mettoient plus doctement la main à la plume que les Françoys encore moins le confesseray-je, veu que nostre France est pleine d'une infinité d'Homeres, de Virgiles, d'Euripides, de Senecques, de Menandres, de Terences, d'Annacreons, de Tibulles, de Pindares, d'Horaces, de Demosthenes, de Cicerons Françoys, et bref en quelque maniere d'ecrire que ce soit la France pour le jourd'huy ne doit rien à l'antiquité des Grecs et des Latins.

 

Jacques Tahureau, Oraison,(1555)
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