ASPECTS du XVIe siècle

 

LA RENAISSANCE : une nouvelle attitude devant l'Antiquité

UN COMBAT NOUVEAU : DEFENDRE LA LANGUE FRANCAISE

 

Vouloir à la fois l'enseignement du latin et l'usage du français : un projet paradoxal ?

es Humanistes, en s'émerveillant des oeuvres des écrivains grecs et latins, ont introduit dans le cursus scolaire des collèges l'étude du latin et, parfois, celle du grec.
Paradoxalement, ce sont aussi les humanistes qui dans les divers pays européens sont intervenus pour l'usage de leur langue nationale dans les emplois jusqu'alors réservés au latin.

Comment expliquer cette apparente contradiction ?

Chaque nation européenne, au XVIe siècle, prend conscience de la nécessité de posséder une langue qui lui soit propre : le sentiment national s'appuie sur le sentiment d'appartenance à une communauté linguistique.
Le latin, seule langue enseignée, et langue d'enseignement pour l'essentiel, était jusqu'alors considéré comme la seule langue de culture : les livres savants, les manuels scolaires, les actes juridiques s'écrivaient en latin, les poètes s'exprimaient en vers latins... L'Eglise parlait latin : non seulement la messe se chantait en latin, mais les Evangiles eux-mêmes étaient lus en latin. Les sermons étaient le seul moment des offices religieux où le prêtre employait la langue vulgaire.
La Justice s'exprimait elle aussi en latin : tous les actes juridiques, jugements, contrats, etc... étaient rédigés en latin. Aussi arrivait-il que l'on signe un autre texte que celui sur lequel on s'était mis d'accord. Les abus étaient si fréquents que François 1er rendit obligatoire la rédaction des actes juridiques en langue vulgaire : ce sont les ordonnances de Villers Cotteret. (août 1539)


Défendre le français contre le latin et l'italien

e sont les humanistes qui furent les plus ardents à se battre en faveur du français pour tous les usages savants où l'on employait jusqu'alors le latin. Déjà, Tory, dans son Champfleury, (privilège daté de 1526) montre que, même chez les humanistes, le recours prétentieux et inopportun au latin est jugé ridicule : la nécessité affirmée par les humanistes d'apprendre le grec et le latin ne justifie pas, pour eux, la sotte prétention de ceux qui, comme cet étudiant employant une langue de syntaxe française mais truffée de termes latins, méprisent leur langue natale.

Dans l'épisode de l'écolier limousin, Rabelais, dans l'édition du Pantagruel de 1532 reprend de façon plaisante les critiques de Tory, ce qui montre qu'elles étaient encore d'actualité !


En 1549, du Bellay, porte-parole d'un groupe de jeunes gens enthousiastes, écrivit Défense et Illustration de la langue française, argumentation solide en faveur de l'emploi du français qu'il fallait défendre contre le latin et l'italien, mais surtout illustrer, (rendre "illustre", c'est-à-dire célèbre) en écrivant en français des oeuvres comparables à celles des écrivains de l'Antiquité.

Quand le livre parut, il répondait, comme le montre une lettre de Pasquier à une attente quasi générale. Le développement de l'instruction, le rôle grandissant du commerce avaient fait prendre conscience de la nécessité d'utiliser plus largement la langue usuelle. En effet, les lecteurs du XVIe siècle, dont la plupart - tout en sachant lire - ne lisaient pas couramment le latin, souhaitaient lire en français et non en latin. Et ils voulaient lire non seulement pour se divertir, mais aussi pour s'instruire. On publia donc en français davantage d'ouvrages savants : livres d'arithmétique, de médecine, récits de voyages, même ouvrages de piété. Lorsque leur première publication avait été faite en langue latine, ils étaient rapidement traduits.

Le français eut aussi à se défendre contre l'italien : les Italiens s'affirmaient orgueilleusement comme les successeurs des Romains et considéraient l'italien comme la seule langue continuant le latin. Le français était pour eux une langue barbare. Le mépris italien suscita une réaction de protestation où se manifestait la conscience de défendre la France en défendant sa langue. Du Bellay consacre un chapitre entier à défendre la France et la langue française contre cette accusation de "barbarie".

 

Pour défendre le français, une argumentation passionnée :

 

On trouve des échos de cette querelle chez la quasi totalité des écrivains du XVIe siècle : on sent, chez certains d'entre eux, beaucoup de ressentiment contre ceux qui méprisent les Français et leur langue en les jugeant barbares et surtout beaucoup d'indignation contre les Français qui montraient, en écrivant en latin, qu'ils étaient d'accord avec les étrangers pour condamner leur propre langue. Non seulement du Bellay, mais bien d'autres, moins connus, comme Jacques Tahureau, (1555), par exemple, y consacrèrent beaucoup de passion érudite.

 

Leur argumentation va dans trois directions :

 

- La préexcellence du français

Plusieurs ouvrages sont consacrés à "la préexcellence de la langue française", idée demeurée à l'état de projet pour Robert Estienne, mais développée dans plusieurs ouvrages.
Dolet, philologue et imprimeur par exemple, après avoir argumenté pour l'usage exclusif du latin, se rallie à la langue française et la défend dans les nombreuses préfaces rédigées pour ses savantes publications : " Mon affection est telle envers l'honneur de mon pays que jen veux trouver tout moyen de l'illustrer. Et ne le puis mieux faire que de célébrer sa langue, comme ont fait Grecs et Romains la leur". 1540

C'est pour améliorer encore la langue qu'ils aimaient que plusieurs humanistes, comme Peletier du Mans, élaborèrent des Projets de réforme de l'orthographe, publièrent des manuels de grammaire, des dictionnaires, répondant ainsi au souhait de Tory qui, réaffirmant notre "facondité" , c'est-à-dire notre facilité d'élocution, pense que s'il y avait des règles auxquelles se référer, notre langue s'améliorerait encore. Il écrivait dans le Champfleury de 1529 : " Si avec notre facondité, estoit Reigle certaine, il me semble soubz correction, que le langage seroit plus riche et plus parfaict". Et pour y parvenir il fait appel au mécénat pour "mettre et ordonner la langue Françoise à certaine reigle de prononcer et bien parler. Pleust a Dieu que quelque noble Seigneur voulust proposer gages et beaux dons a ceulx qui ce pourroient bien faire.
Il est certain que le stile de Parlement et le langage de Court sont tresbons, mais encores pourroit on enrichir nostredict langage par certaines belles Figures & Fleurs de retorique, tant en prose que autrement."

Un des ouvrages les plus importants sur la question de la réforme de l'orthographe est celui de Jacques Pelletier du Mans : Dialogue de l'ortografe e Prononciation françoese. Le titre même de l'ouvrage contient les termes de l'insoluble problème : comment concilier "l'ortografe" et la prononciation , comment transcrire une langue différemment prononcée au nord et au sud du pays ? comment fixer dans des règle orthographiques immuables une prononciation qui varie d'une génération à l'autre ?

Jean-Antoine de Baïf opta pour une transcription phonétique de la langue parlée : il eut; au XVIe siècle, du mal à trouver des imprimeurs qui acceptèrent ces changements; et, aujourd'hui, c'est nous qui peinons à lire ces oeuvres transcrites avec la prononciaton de l'époque, enregistrant une prononciation qui n'est plus la nôtre...

 

- l'infériorité de la langue latine relativement à la langue grecque

Les intellectuels français justifient la préférence accordée à la Grèce, dont la culture est jugée supérieure à celle de Rome, par la similitude affirmée entre la langue grecque et la langue française : les "racines" grecques ont donné de nombreux mots français, et de très nombreuses analogies existent entre les deux langues. Henri Estienne avait écrit et imprimé en 1565 Traité de la conformité du langage françois avec le grec dont l'argumentation est orientée vers l'affirmation de l'excellence de notre langue : "ayant tenu pour confessé que la langue grecque est la plus gentille et de meilleure grace qu'aucune autre, et puis ayant monstré que le langage françois ensuit les jolies, gentilles et gaillardes façons grecques de plus près qu'aucun autre, il me sembla que je pouvois faire seulement ma conclusion : qu'il méritoit de tenir le second lieu entre tous les langages qui ont jamais esté , et le premier entre ceux qui sont aujourd'hui"


- le sentiment national

.Nos premiers "historiens" affirment que l'origine de la nation française est très antérieure à celle de la Grèce et de Rome : si nous ne pouvons le démontrer, c'est parce que les conquérants romains ont détruit systématiquement la culture des Celtes vaincus : pour la première fois apparaît chez l'humaniste Tory la notion d'ethnocide : la défense de la langue française prend une tout autre dimension : celle d'une lutte pour l'identité culturelle

L'Hercule françois

Dans cette lutte où l'amour de la langue s'unit au sentiment naissant d'appartenance à une même nation, un personnage mythologique joue un rôle inattendu : Hercule, cet Hercule gaulois qui, chez les Gaulois était honoré comme le dieu de l'éloquence et non plus comme celui de la force brutale. Il est représenté avec une chaîne d'or attachant à sa bouche les oreilles d'auditeurs captivés par ses paroles. La douce force persuasive de l'éloquence permet de convaincre sans vaincre.

C'est dans le Champfleury de Tory que la valeur symbolique d'Hercule, héros mythologique de la force, représenté vêtu de peau de bête et armé d'une massue, est modifiée : pour les Gaulois, selon un écrivain grec, Lucien, il était le symbole de l'éloquence triomphant de la force.

 

 

TORY HERCULE GAULOIS

 

L'Hercule gaulois figure dès 1531 dans les Emblèmes d'Alciat, ce recueil de gravures très admiré au XVIe siècle. Il illustre la devise :"Eloquentia fortitudine praestantior" : l'éloquence l'emporte sur la force...

 

Cet "Hercule gaulois" - argument en faveur du français - eut un grand succès.

On voit sur cette gravure Hercule représenté avec ses attributs traditionnels : peau de bête et massue. Une petite chaîne relie la langue du personnage qui figure Hercule aux auditeurs ; cette chaîne pourrait facilement être brisée : elle retient librement prisonnière la foule captivée par l'art de la parole de cet Hercule gaulois.

 

 

C'est sous le signe de cet "Hercules Gallique" qu'un dernier hommage est rendu à François 1er lors des fêtes organisées pour l'entrée de son fils Henri II à Paris, le dimanche 16 juillet 1549

 

François 1er, le roi défunt représenté sous les traits de l'Hercule Gaulois, rend hommage à l'Eloquence qui fait que chacun accepte "de franche volonté" l'autorité de son successeur :

 

Chacun voyant aussi mon successeur m'ensuyvre,
L'honore & suyt, contrainct de franche volunté

 

C'est au nom de cet "Hercule gallique" (gaulois) que Joachim du Bellay adresse aux Français l'appel à défendre et à illustrer leur langue par lequel s'achève son livre.
Après un appel belliqueux à attaquer, comme le firent autrefois les Gaulois, "la Grèce menteresse", il encourage les Français :

Donnez en cette Grece Menteresse,& y semez encor' un coup la fameuse Nation des Gallogrecz. Pillez moy sans conscience les sacrez Thesors de ce Temple Delphique, ainsi que vous avez fait autrefoys: & ne craignez plus ce muet apollon,ces faulx Oracles, ny ses fleches rebouchées. Vous souvienne de votre ancienne Marseille, secondes Athenes, et de votre Hercule Gallique, tirant les Peuples apres luy par leurs oreilles avecques une Chesne attachée à sa Langue "

Fin de la Deffense & illustration
de la Langue Françoyse.