LIVRE VII (Extrait -Traduction de Villenave 1806)

Les chiffres au début du passage indiquent le N° des vers correspondants des Métamorphoses.

VENUS ET ADONIS

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X, 503-559

Mais, quoique en perdant sa forme, elle* ait aussi perdu le sentiment, elle pleure encore; un parfum précieux distille de l'arbre qui porte son nom, et le rendra célèbre jusque dans les siècles à venir.
Cependant le fruit d'un coupable amour avait crû, et cherchait à s'ouvrir le tronc qui renferme sa mère. Le tronc s'enfle; Myrrha sent les douleurs de l'enfantement; mais elle n'a plus de voix pour les exprimer, pour appeler Lucine à son secours. L'arbre en travail se recourbe, gémit, et des larmes plus abondantes semblent couler de son écorce.
La compatissante Lucine approche des rameaux; elle y porte les mains, et prononce des mots puissants et favorables. L'arbre se fend, l'écorce s'ouvre, il en sort un enfant. À ses premiers cris, les Naïades accourent, le couchent sur l'herbe molle, arrosent son corps, et l'embaument des pleurs de sa mère. Il pourrait plaire même aux yeux de l'Envie. Il est semblable à ces Amours que l'art peint nus sur la toile animée; et si l'on veut que l'œil trompé s'y méprenne, qu'on donne un carquois à Adonis, ou qu'on l'ôte aux Amours.
Oh ! comme le temps insensible et rapide en son cours emporte notre vie ! que de nos ans qui s'écoulent la trace est passagère ! Adonis, né de son aïeul et de sa sœur, naguère enfermé dans un arbre, naguère le plus beau des enfants, bientôt adolescent, bientôt jeune homme, et chaque jour en beauté se surpassant lui-même, déjà plaît à Vénus, et va venger sa naissance et sa mère.
Un jour l'enfant ailé jouait sur le sein de la déesse. Sans y songer, d'un trait aigu, il la blesse en l'embrassant. Vénus sent une atteinte légère, repousse son fils, mais la blessure est plus vive qu'elle ne le paraît, et la déesse y fut d'abord trompée. Bientôt, séduite par les charmes d'Adonis, elle oublie les bosquets de Cythère; elle abandonne Paphos, qui s'élève au milieu de la profonde mer; elle cesse d'aimer Cnide, où le pêcheur ne promène jamais sur l'onde une ligne inutile; elle déserte Amathonte, célèbre par ses métaux; le ciel même a cessé de lui plaire. Elle préfère au ciel le bel Adonis. Elle le suit, elle l'accompagne en tous lieux : elle qui jusqu'alors aimant le repos, le frais, et l'ombre des bocages, n'était occupée que des soins de sa beauté, que de la parure qui peut en relever l'éclat; aujourd'hui, telle que Diane, un genou nu, la robe retroussée, elle erre sur les monts et sur les rochers; elle court dans les bois, dans les plaines; elle excite les chiens; elle poursuit avec Adonis une timide proie, le lièvre prompt à fuir, le cerf aux bois rameux, le daim aux pieds légers; mais elle craint d'attaquer le sanglier sauvage; elle évite le loup ravisseur, l'ours par sa force terrible, et le lion qui se rassasie du carnage des troupeaux.
Toi-même, Adonis, elle t'avertit; mais de quoi servent les conseils ! Elle te conjure de ne pas exposer tes jours : "Réserve, dit-elle, ton courage contre les animaux qu'on attaque sans péril. L'audace contre l'audace est téméraire. N'expose point, cher Adonis, une vie qui m'est si chère. Ne poursuis pas ces fiers animaux par la nature armés, et crains une gloire acquise au prix de mon bonheur. Ton âge et ta beauté, qui ont triomphé de Vénus, ne pourraient désarmer ni le lion furieux, ni le sanglier au poil hérissé. Les hôtes des forêts n'ont pour être touchés de tes charmes, ni mon cœur, ni mes yeux. Les sangliers violents semblent porter dans leurs défenses la foudre inévitable. La colère du lion est plus vaste et plus terrible encore. Je hais cette race cruelle : si tu en demandes la cause, je te la dirai; tu seras étonné de l'antique prodige d'un juste châtiment. Mais, fatiguée d'une course nouvelle et pénible pour moi, je suis hors d'haleine. Ce peuplier nous offre une ombre favorable; ce gazon nous invite au repos. Asseyons-nous sur le gazon, à l'ombre du peuplier."
Elle dit, et s'assied; et pressant à la fois l'herbe tendre et son amant, et reposant sa tête sur son sein, elle commence ce récit, qu'elle poursuit, qu'elle interrompt souvent par ses baisers.

681-724

"Dis-moi, bel Adonis, ne méritais-je pas sa* reconnaissance et son encens ? Oubliant mes bienfaits, l'ingrat négligea de m'offrir son encens et ses vœux. Indignée de ce mépris, voulant venger le droit de mes autels, et ne pas les voir, dans l'avenir, sans culte et oubliés, je vouai à ma vengeance les deux coupables époux.
"Ils passaient un jour près du temple qu'au fond d'un bois sacré, Echion fit bâtir à la puissante mère des dieux : la fatigue d'un long voyage les invitait au repos. J'allume dans leurs sens des feux hors de saison.
"Près du temple, taillé dans le roc, et recevant une faible lumière, est une grotte profonde, asile consacré, où les prêtres ont déposé les simulacres en bois des dieux antiques. Hippomène pénètre dans cet antre avec son épouse. Ils le profanent, et les dieux détournent leurs regards. La déesse au front couronné de tours allait précipiter les coupables dans les ondes du Styx. Mais ce châtiment paraît trop doux à sa vengeance. Soudain l'ivoire de leur cou de crins fauves se hérisse. Leurs doigts s'arment d'ongles durs et tranchants. Leurs bras en pieds sont transformés. Le poids entier de leur corps sur leur sein tombe et se réunit. Une longue queue se traîne sur leur trace. La colère sur leur front imprime ses traits. Ils ne parlent plus, ils rugissent. Leurs palais sont les antres et les forêts. Lions terribles aux humains, ils mordent le frein de Cybèle, qui les soumet et les attelle à son char.

"Fuis-les, cher Adonis; fuis, avec eux, tous ces monstres sauvages, qui, sans craindre la poursuite du chasseur, lui présentent un front menaçant, et le défient au combat. Ah ! crains que ton courage ne nous perde tous deux." Elle dit, et sur un char attelé de cygnes s'élève dans les airs. Mais le courage rejette les conseils timides. Les limiers d'Adonis poursuivaient un sanglier farouche, forcé dans sa retraite, et déjà prêt à sortir de la forêt. Le jeune fils de Cinyre l'atteint et le blesse d'un trait obliquement lancé. Le monstre furieux secoue le dard ensanglanté, poursuit le jeune chasseur tremblant qui fuit, et cherchait un asile; il lui plonge dans l'aine ses terribles défenses, le jette et le roule expirant sur l'arène
Sur son char fendant encore les airs, Vénus n'avait point atteint le rivage de Chypre. Les gémissements d'Adonis frappent son oreille. Elle dirige vers lui ses cygnes et son char; et le voyant du haut des airs, sans vie, baigné de son sang, elle se précipite, arrache ses cheveux, frappe et meurtrit son sein.
Après avoir longtemps accusé les Destins : "Il ne sera point, s'écria-t-elle, tout entier soumis à vos lois. Le nom de mon cher Adonis et les monuments de ma douleur auront une durée éternelle. Sa mort, tous les ans pleurée dans des fêtes solennelles, rappellera mes pleurs. Le sang d'Adonis en fleur sera changé. Si, jalouse de Mentha, Proserpine put changer cette nymphe en plante de son nom, ne pourrais-je pas opérer le même prodige en faveur de mon amant" ! Elle dit, et arrose de nectar ce sang qui s'enfle, pareil à ces bulles d'air que la pluie forme sur l'onde. Une heure s'est à peine écoulée, il sort de ce sang une fleur nouvelle, que la pourpre colore, et qui des fruits de la grenade imite l'incarnat. Mais cette fleur légère, sur sa faible tige, a peu de durée; et ses feuilles volent, jouet mobile du vent qui l'a fait éclore, et qui lui donne son nom.


 

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