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X, 503-559
Mais, quoique en perdant sa forme, elle* ait aussi perdu le sentiment,
elle pleure encore; un parfum précieux distille de l'arbre qui
porte son nom, et le rendra célèbre jusque dans les siècles
à venir.
Cependant le fruit d'un coupable amour avait crû, et cherchait
à s'ouvrir le tronc qui renferme sa mère. Le tronc s'enfle;
Myrrha sent les douleurs de l'enfantement; mais elle n'a plus de voix
pour les exprimer, pour appeler Lucine à son secours. L'arbre
en travail se recourbe, gémit, et des larmes plus abondantes
semblent couler de son écorce.
La compatissante Lucine approche des rameaux; elle y porte les mains,
et prononce des mots puissants et favorables. L'arbre se fend, l'écorce
s'ouvre, il en sort un enfant. À ses premiers cris, les Naïades
accourent, le couchent sur l'herbe molle, arrosent son corps, et l'embaument
des pleurs de sa mère. Il pourrait plaire même aux yeux
de l'Envie. Il est semblable à ces Amours que l'art peint nus
sur la toile animée; et si l'on veut que l'il trompé
s'y méprenne, qu'on donne un carquois à Adonis, ou qu'on
l'ôte aux Amours.
Oh ! comme le temps insensible et rapide en son cours emporte notre
vie ! que de nos ans qui s'écoulent la trace est passagère
! Adonis, né de son aïeul et de sa sur, naguère
enfermé dans un arbre, naguère le plus beau des enfants,
bientôt adolescent, bientôt jeune homme, et chaque jour
en beauté se surpassant lui-même, déjà plaît
à Vénus, et va venger sa naissance et sa mère.
Un jour l'enfant ailé jouait sur le sein de la déesse.
Sans y songer, d'un trait aigu, il la blesse en l'embrassant. Vénus
sent une atteinte légère, repousse son fils, mais la blessure
est plus vive qu'elle ne le paraît, et la déesse y fut
d'abord trompée. Bientôt, séduite par les charmes
d'Adonis, elle oublie les bosquets de Cythère; elle abandonne
Paphos, qui s'élève au milieu de la profonde mer; elle
cesse d'aimer Cnide, où le pêcheur ne promène jamais
sur l'onde une ligne inutile; elle déserte Amathonte, célèbre
par ses métaux; le ciel même a cessé de lui plaire.
Elle préfère au ciel le bel Adonis. Elle le suit, elle
l'accompagne en tous lieux : elle qui jusqu'alors aimant le repos, le
frais, et l'ombre des bocages, n'était occupée que des
soins de sa beauté, que de la parure qui peut en relever l'éclat;
aujourd'hui, telle que Diane, un genou nu, la robe retroussée,
elle erre sur les monts et sur les rochers; elle court dans les bois,
dans les plaines; elle excite les chiens; elle poursuit avec Adonis
une timide proie, le lièvre prompt à fuir, le cerf aux
bois rameux, le daim aux pieds légers; mais elle craint d'attaquer
le sanglier sauvage; elle évite le loup ravisseur, l'ours par
sa force terrible, et le lion qui se rassasie du carnage des troupeaux.
Toi-même, Adonis, elle t'avertit; mais de quoi servent les conseils
! Elle te conjure de ne pas exposer tes jours : "Réserve,
dit-elle, ton courage contre les animaux qu'on attaque sans péril.
L'audace contre l'audace est téméraire. N'expose point,
cher Adonis, une vie qui m'est si chère. Ne poursuis pas ces
fiers animaux par la nature armés, et crains une gloire acquise
au prix de mon bonheur. Ton âge et ta beauté, qui ont triomphé
de Vénus, ne pourraient désarmer ni le lion furieux, ni
le sanglier au poil hérissé. Les hôtes des forêts
n'ont pour être touchés de tes charmes, ni mon cur,
ni mes yeux. Les sangliers violents semblent porter dans leurs défenses
la foudre inévitable. La colère du lion est plus vaste
et plus terrible encore. Je hais cette race cruelle : si tu en demandes
la cause, je te la dirai; tu seras étonné de l'antique
prodige d'un juste châtiment. Mais, fatiguée d'une course
nouvelle et pénible pour moi, je suis hors d'haleine. Ce peuplier
nous offre une ombre favorable; ce gazon nous invite au repos. Asseyons-nous
sur le gazon, à l'ombre du peuplier."
Elle dit, et s'assied; et pressant à la fois l'herbe tendre et
son amant, et reposant sa tête sur son sein, elle commence ce
récit, qu'elle poursuit, qu'elle interrompt souvent par ses baisers.
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681-724
"Dis-moi,
bel Adonis, ne méritais-je pas sa* reconnaissance et son encens
? Oubliant mes bienfaits, l'ingrat négligea de m'offrir son encens
et ses vux. Indignée de ce mépris, voulant venger
le droit de mes autels, et ne pas les voir, dans l'avenir, sans culte
et oubliés, je vouai à ma vengeance les deux coupables
époux.
"Ils
passaient un jour près du temple qu'au fond d'un bois sacré,
Echion fit bâtir à la puissante mère des dieux :
la fatigue d'un long voyage les invitait au repos. J'allume dans leurs
sens des feux hors de saison.
"Près du temple, taillé dans le roc, et recevant
une faible lumière, est une grotte profonde, asile consacré,
où les prêtres ont déposé les simulacres
en bois des dieux antiques. Hippomène pénètre dans
cet antre avec son épouse. Ils le profanent, et les dieux détournent
leurs regards. La déesse au front couronné de tours allait
précipiter les coupables dans les ondes du Styx. Mais ce châtiment
paraît trop doux à sa vengeance. Soudain l'ivoire de leur
cou de crins fauves se hérisse. Leurs doigts s'arment d'ongles
durs et tranchants. Leurs bras en pieds sont transformés. Le
poids entier de leur corps sur leur sein tombe et se réunit.
Une longue queue se traîne sur leur trace. La colère sur
leur front imprime ses traits. Ils ne parlent plus, ils rugissent. Leurs
palais sont les antres et les forêts. Lions terribles aux humains,
ils mordent le frein de Cybèle, qui les soumet et les attelle
à son char.
"Fuis-les, cher Adonis; fuis, avec eux, tous ces monstres sauvages,
qui, sans craindre la poursuite du chasseur, lui présentent un
front menaçant, et le défient au combat. Ah ! crains que
ton courage ne nous perde tous deux." Elle dit, et sur un char
attelé de cygnes s'élève dans les airs. Mais le
courage rejette les conseils timides. Les limiers d'Adonis poursuivaient
un sanglier farouche, forcé dans sa retraite, et déjà
prêt à sortir de la forêt. Le jeune fils de Cinyre
l'atteint et le blesse d'un trait obliquement lancé. Le monstre
furieux secoue le dard ensanglanté, poursuit le jeune chasseur
tremblant qui fuit, et cherchait un asile; il lui plonge dans l'aine
ses terribles défenses, le jette et le roule expirant sur l'arène
Sur son char fendant encore les airs, Vénus n'avait point atteint
le rivage de Chypre. Les gémissements d'Adonis frappent son oreille.
Elle dirige vers lui ses cygnes et son char; et le voyant du haut des
airs, sans vie, baigné de son sang, elle se précipite,
arrache ses cheveux, frappe et meurtrit son sein.
Après avoir longtemps accusé les Destins : "Il ne
sera point, s'écria-t-elle, tout entier soumis à vos lois.
Le nom de mon cher Adonis et les monuments de ma douleur auront une
durée éternelle. Sa mort, tous les ans pleurée
dans des fêtes solennelles, rappellera mes pleurs. Le sang d'Adonis
en fleur sera changé. Si, jalouse de Mentha, Proserpine put changer
cette nymphe en plante de son nom, ne pourrais-je pas opérer
le même prodige en faveur de mon amant" ! Elle dit, et arrose
de nectar ce sang qui s'enfle, pareil à ces bulles d'air que
la pluie forme sur l'onde. Une heure s'est à peine écoulée,
il sort de ce sang une fleur nouvelle, que la pourpre colore, et qui
des fruits de la grenade imite l'incarnat. Mais cette fleur légère,
sur sa faible tige, a peu de durée; et ses feuilles volent, jouet
mobile du vent qui l'a fait éclore, et qui lui donne son nom.
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