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XI, 85-149
Mais ce n'est pas. assez pour Bacchus. Il déserte les champs
de la Thrace; et, suivi d'un chur plus fidèle à
ses lois, il visite le Tmole, fertile en raisins, et les bords riants
du Pactole, fleuve qui, dans ce temps, ne roulait point un sable d'or
envié des mortels. Les Satyres et les Bacchantes forment le cortège
du dieu. Mais Silène est absent. Des pâtres de Phrygie
l'ont surpris chancelant sous le poids de l'âge et du vin. Ils
l'enchaînent de guirlandes de fleurs, et le conduisent à
Midas, qui régnait dans ces contrées. Ce prince avait
appris du chantre de la Thrace et de l'athénien Eumolpe les mystères
de Bacchus. Il reconnaît le nourricier, le fidèle ministre
de ce dieu. Il célèbre l'arrivée d'un tel hôte
par une orgie pendant dix jours et dix nuits prolongée; et lorsque
l'aurore vient, pour la onzième fois chasser les astres de la
nuit, il ramène le vieux Silène dans les champs de Lydie,
et le rend au jeune dieu qu'il a nourri.
Satisfait d'avoir retrouvé son compagnon, Bacchus permet à
Midas le choix d'une demande. Mais ce prince qui doit mal user de ce
don, le rendra inutile : "Fais, dit-il, que tout se change en or
sous ma main". Sa demande est accordée, mais le bien qu'il
vient de recevoir lui deviendra funeste; et le dieu regrette que son
souhait n'ait pas été plus sage.
Midas se retire transporté de joie, et se félicite de
son malheur. Il veut sur le champ essayer l'effet des promesses du dieu.
Il touche tout ce qui s'offre devant lui. D'un arbre il détache
une branche, et il tient un rameau d'or. Il croit à peine ce
qu'il voit. Il ramasse une pierre, elle jaunit dans ses mains. Il touche
une glèbe, c'est une masse d'or. Il coupe des épis, c'est
une gerbe d'or. Il cueille une pomme, on la dirait un fruit des Hespérides.
Il touche aux portes de son palais, et l'or rayonne sous ses doigts.
À peine reçoit-il l'onde liquide qu'on verse sur ses mains,
c'est une pluie d'or qui eût pu tromper Danaé.
Tandis que tout est or dans sa pensée, qu'il contient à
peine sa joie et son espoir, les esclaves dressent sa table et la chargent
de viandes et de fruits; mais le pain qu'il touche, il le sent se durcir.
Il porte des mets à sa bouche, et c'est un or solide sur lequel
ses dents se fatiguent en vain. L'onde pure que dans sa coupe il mêle
avec le vin, sur ses lèvres ruisselle en or fluide.
Étonné d'un malheur si nouveau, se trouvant à la
fois riche et misérable, il maudit ses trésors. L'objet
naguère de ses voeux devient l'objet de sa haine. Au sein de
l'abondance, la faim le tourmente, la soif brûle sa gorge aride.
L'or qu'il a désiré punit ses coupables désirs.
Il lève au ciel les mains; il tend ses bras resplendissant de
l'or qu'ils ont touché; il s'écrie : "Ô Bacchus
! pardonne : je reconnais mon erreur. Pardonne, et prive-moi d'un bien
qui m'a rendu si misérable !"
Les dieux sont indulgents. Bacchus écoute favorablement l'infortuné
qui s'accuse, et lui retire un si funeste présent : "Pour
que tes mains, dit-il, ne soient plus empreintes de cet or, si mal à
propos demandé, va vers le fleuve qui coule près de la
puissante ville de Sardes. Prends ton chemin par le mont escarpé
d'où son onde descend; remonte vers sa source; plonge ta tête
dans ses flots écumants, et lave à la fois et ton corps
et ton crime."
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XI, 150-193
Midas arrive aux sources du Pactole. Il s'y baigne; soudain l'onde jaunit;
le fleuve reçoit la vertu qu'il dépose, et depuis il roule
un sable d'or; l'or brille à sa surface, sur ses rives, et dans
les champs qu'il baigne de ses flots.
Désormais, ennemi des richesses, Midas n'aime plus que les champs
et les bois. Il suit le dieu Pan, qui dans les antres des montagnes
a fixé son séjour; mais il conserve un esprit épais,
et bientôt sa sottise lui deviendra encore funeste. Le Tmole,
dont le sommet s'élève dans la nue et domine au loin les
mers, voit à ses pieds, d'un côté, les tours de
la superbe Sardes; de l'autre, les murs de l'humble Hypaepa. C'est là
qu'au son de ses pipeaux légers, Pan attire les nymphes d'alentour,
et par ses chants rustiques amuse leurs loisirs. Il ose préférer
ses pipeaux à la lyre. Il défie Apollon, et le dieu du
mont est pris pour juge de ce combat inégal.
Sur son roc assis, le vieux Tmole, pour mieux les écouter, écarte
la forêt qui couvre sa tête. Une couronne de chêne
ombrage seule son front, et sur ses tempes profondes pendent des festons
de feuilles et de glands. Puis, s'adressant au dieu des bergers : "Le
juge est prêt, dit-il". Pan souffle aussitôt dans ses
pipeaux rustiques, et charme, par son aigre harmonie, l'oreille grossière
de Midas, présent à ce combat. Le dieu pris pour juge
tourne ensuite sa tête vers Apollon, et la forêt a suivi
ce mouvement.
Apollon se lève le front couronné de lauriers au Parnasse
cueillis, et revêtu d'une longue robe que Tyr vit teindre dans
ses murs. Son attitude seule annonce le dieu de l'harmonie. D'une main
savante, il touche l'instrument de sa gloire. Ravi par la douceur de
ses accords, le vieux Tmole prononce que la flûte champêtre
est vaincue par la lyre.
Tel est son jugement; les nymphes et les bergers applaudissent; Midas
seul le trouve injuste, et le condamne. Le dieu de Délos ne peut
souffrir que des oreilles si grossières, de l'oreille de l'homme
conservent la figure. Il les allonge, il les couvre d'un poil grisâtre;
elles ne sont plus fixes, et peuvent se mouvoir. C'est le seul changement
que Midas éprouve. Il n'est puni que dans sa partie coupable.
Il a seulement des oreilles d'âne.
Il les couvre avec soin. Une tiare de pourpre descend sur ses tempes,
et cache son affront.
Mais il n'a pu le
soustraire aux regards de l'esclave dont l'emploi consiste à
couper ses cheveux. N'osant révéler ce qu'il a vu, et
néanmoins ne pouvant se taire, l'esclave s'éloigne, creuse
la terre, et dans le trou qu'il a fait, murmurant à voix basse,
il confie la honte et le secret de Midas. Il recouvre de terre ces mots
indiscrets, comme s'il eût voulu les ensevelir, et se retire en
silence. Mais bientôt, en ce lieu même, on vit croître
d'innombrables roseaux; et lorsque après le terme d'une année,
ils eurent acquis toute leur force et toute leur hauteur, ils trahirent
celui qui les avait fait naître, et dès que le Zéphyr
agitait leurs cimes légères, ils redisaient ces mots confiés
à la terre : Le roi Midas a des oreilles d'âne.
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