LIVRE XI (Extrait -Traduction de Villenave 1806)

Les chiffres au début du passage indiquent le N° des vers correspondants des Métamorphoses.

ORPHEE DECHIRE PAR LES BACCHANTES

Certains mots font allusion à des événements relatés dans les passages précédents : cliquez sur les mots marqués par un astérique.

 

XI, 1-66

Tandis qu'autour de lui, par le charme de ses vers, Orphée entraîne les hôtes des forêts et les forêts et les rochers, les Ménades, qu'agitent les fureurs de Bacchus, et qui portent en écharpe la dépouille des tigres et des léopards, aperçoivent, du haut. d'une colline, le chantre de la Thrace, des sons divins de sa lyre accompagnant sa voix. Une d'elles, dont les cheveux épars flottent abandonnés aux vents, s'écrie "Le voilà ! le voilà celui qui nous méprise*!" Et soudain son thyrse va frapper la tête du prêtre d'Apollon. Mais, enveloppé de pampre et de verdure, le thyrse n'y fait qu'une empreinte légère, sans la blesser. Une autre lance un dur caillou, qui fend les airs, mais, vaincu par les sons de la lyre, tombe aux pieds du poète, et semble implorer le pardon de cette indigne offense. Cependant le trouble augmente. La fureur des Ménades est poussée à l'excès. La terrible Erynis les échauffe. Sans doute les chants d'Orphée auraient émoussé tous les traits; mais leurs cris, et leurs flûtes, et leurs tambourins, et le bruit qu'elles font en frappant dans leurs mains, et les hurlements affreux dont elles remplissent les airs, étouffent les sons de la lyre : la voix d'Orphée n'est plus entendue, et les rochers du Rhodope sont teints de son sang.

D'abord, dans leur fureur, les Bacchantes ont chassé ces oiseaux sans nombre, ces serpents, et ces hôtes des forêts, qu'en cercle autour du poète la lyre avait rangés. Alors elles portent sur lui leurs mains criminelles. Tel l'oiseau de Pallas, si par hasard il erre à la lumière du jour, voit les oiseaux se réunir contre lui, et le poursuivre dans les plaines de l'air. Tel le matin, dans le cirque romain, où il va devenir la proie des chiens, un cerf léger est entouré d'une meute barbare. On voit les Ménades à l'envi attaquer Orphée, et le frapper de leurs thyrses façonnés pour un autre usage. Elles font voler contre lui des pierres, des masses de terre, des branches d'arbre violemment arrachées. Les armes ne manquent point à leur fureur.

Non loin de là, des bœufs paisibles, courbés sous le joug, traçaient dans les champs de larges sillons. D'agrestes laboureurs, d'un bras nerveux, avec la bêche ouvraient la terre, et préparaient les doux fruits de leurs pénibles sueurs. A l'aspect des Ménades, ils ont fui, épouvantés, abandonnant, épars dans les champs, leurs bêches, leurs longs râteaux, et leurs hoyaux pesants : chacune s'en empare.

 

 

Dans leur fureur, elles arrachent aux bœufs même leurs cornes menaçantes, et reviennent de l'interprète des dieux achever les destins.

Il leur tendait des mains désarmées. Ses prières les irritent. Pour la première fois, les sons de sa voix ont perdu leur pouvoir. Ces femmes sacrilèges consomment leur crime; il expire, et son âme, grands dieux ! s'exhale à travers cette bouche dont les accents étaient entendus par les rochers, et qui apprivoisait les hôtes sauvages des forêts

Chantre divin, les oiseaux instruits par tes chants, les monstres des déserts, les rochers du Rhodope, les bois qui te suivaient, tout pleure ta mort. Les arbres en deuil se dépouillent de leur feuillage. De leurs pleurs les fleuves se grossissent. Les naïades, les dryades, couvertes de voiles funèbres, gémissent les cheveux épars.

Ses membres sont dispersés. Hèbre glacé, tu reçois dans ton sein et sa tête et sa lyre. Ô prodige ! et sa lyre et sa tête roulant sur les flots, murmurent je ne sais quels sons lugubres et quels sanglots plaintifs, et la rive attendrie répond à ces tristes accents. Déjà entraînées au vaste sein des mers, elles quittent le lit du fleuve bordé de peupliers, et sont portées sur le rivage de Méthymne, dans l'île de Lesbos. Déjà un affreux serpent menace cette tête exposée sur des bords étrangers. Il lèche ses cheveux épars, par les vagues mouillés, et va déchirer cette bouche harmonieuse qui chantait les louanges des immortels. Apollon paraît, et prévient cet outrage. Il arrête le reptile prêt à mordre; il le change en pierre, la gueule béante, et conservant son attitude.

L'ombre d'Orphée descend dans l'empire des morts. Il reconnaît ces mêmes lieux qu'il avait déjà parcourus. Errant dans le séjour qu'habitent les mânes pieux, il y retrouve Eurydice, et vole dans ses bras. Dès lors, l'amour sans cesse les rassemble. Ils se promènent à côté l'un de l'autre. Quelquefois il la suit, quelquefois il marche devant elle. Il la regarde, et la voit sans craindre que désormais elle lui soit ravie.

RETOUR Sommaire
LISTE Métamorphoses : textes et tests