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XIII,
750-897
"Acis était fils de Faune et d'une nymphe, fille du Syméthus.
Il était cher à son père, à sa mère
: il m'était plus cher encore. Le bel Acis n'aimait que moi.
À peine il avait seize ans, un duvet léger commençait
à se montrer sur ses joues colorées. Je l'aimais, et Polyphème
me poursuivait sans cesse de son amour. Si vous demandez ce qui l'emportait
de ma haine contre le Cyclope, ou de ma tendresse pour Acis : mon cur
était également rempli de ces deux sentiments. Ô
Vénus, que ton pouvoir est grand, et ton empire absolu ! Ce monstre
farouche, l'horreur des forêts mêmes, que nul mortel n'aborda
jamais impunément, qui méprise et l'Olympe et ses dieux,
est soumis a ta puissance. Épris de mes charmes, il brûle
de tes feux. Il oublie ses troupeaux et les antres qu'il habite. Déjà,
Polyphème, tu prends soin de te parer. Tu cherches à me
plaire. Tu peignes avec un râteau ta rude chevelure. Ta barbe
hérissée tombe sous une faux. Tu te mires dans l'onde,
tu cherches à adoucir les traits affreux de ton visage. Tu perds
ton ardeur pour le meurtre, ta cruauté, ta soif immense du carnage,
et les vaisseaux abordent en sûreté vers ton rivage et
s'en éloignent sans danger.
"Cependant le fils d'Eurymus, Télémus, cet augure
qui tire du vol des oiseaux d'infaillibles présages, descend
en Sicile, et voit sur l'Etna le terrible Polyphème : "Prends
garde, lui dit-il, à l'il unique que tu portes à
ton front; il te sera arraché par Ulysse ". Le Cyclope rit
de cette prédiction : "Ô le plus insensé des
augures, s'écrie-t-il, tu te trompes : cet il, un autre
déjà me l'a ravi." C'est ainsi qu'il méprise
une prédiction pour lui trop véritable, Tantôt,
pour me voir, il précipite sa marche, et le rivage gémit
sous ses pas pesants; tantôt, vaincu par la fatigue, il va chercher
le repos dans ses antres profonds.
"Il est un rocher dont la cime allongée s'élève
sur la mer, et que les vagues frappent à sa base des deux côtés.
C'est là que l'amoureux Cyclope monte et qu'il vient s'asseoir.
Ses troupeaux, qui ne l'ont plus pour conducteur, le suivent encore.
Il pose à ses pieds le pin qui lui sert de houlette, et dont
on eût pu faire le mât d'un vaisseau; il prend une flûte
énorme, composée de cent roseaux : il souffle dans l'instrument
champêtre, et l'onde frémit, et les monts retentissent.
J'étais cachée dans une grotte, où, penchée
sur le sein d'Acis, j'entendis de loin les chansons du Cyclope; je les
ai retenues; il disait :
"Galatée, tu es plus blanche que la feuille du troène,
plus fleurie que les prés émaillés. Ta taille est
plus élancée que l'aulne; ton sein a plus d'éclat
que le cristal. Tu es plus vive qu'un jeune chevreau; plus polie que
le coquillage lavé par les flots; plus agréable que le
soleil dans l'hiver, que la fraîcheur de l'ombre dans l'été;
plus vermeille que la pomme, plus majestueuse que le haut platane, plus
brillante que la glace, plus douce que le raisin dans sa maturité,
plus moelleuse que le duvet du cygne, et que le lait caillé;
et, si tu ne me fuyais point, plus belle pour moi que le plus beau jardin.
"Mais aussi cette même Galatée est plus farouche que
les taureaux indomptés, plus dure qu'un chêne antique,
plus trompeuse que l'onde, plus souple que les branches du saule et
de la vigne sauvage, plus insensible que ces rochers, plus impétueuse
que le torrent, plus fière qu'un paon superbe, plus cuisante
que la flamme, plus piquante que les chardons, plus cruelle que l'ourse
quand elle devient mère, plus sourde que les mers agitées,
plus impitoyable qu'un serpent foulé par l'imprudent voyageur;
et, ce que je voudrais bien pouvoir t'enlever, non seulement tu es plus
agile que le cerf effrayé par les chiens aboyants, mais encore
plus rapide dans ta fuite que le vent et l'oiseau dans les airs.
"Cependant, si tu me connaissais bien, tu te repentirais de m'avoir
fui; tu condamnerais tes refus; tu chercherais à me retenir près
de toi. Cette partie de la montagne et ces antres ouverts dans la roche
vive sont à moi. On n'y sent point les chaleurs brûlantes
de l'été, ni l'âpre froidure de l'hiver. J'ai des
arbres dont les rameaux plient sous le poids de leurs fruits. J'ai des
vignes chargées de raisins que l'or jaunit, et j'en ai que la
pourpre colore. C'est pour toi que je les garde. Tu cueilleras toi-même,
de tes doigts légers, la fraise née à l'ombre des
bois, les cornes qui mûrissent dans l'automne, et la prune au
suc noir, et d'autres diversement colorées, pareilles à
celles que l'art imite avec la cire.
"Si je suis ton époux, les châtaignes ne te manqueront
point; tu auras des fruits en abondance; et mes arbres s'empresseront
de te les offrir. Tous ces troupeaux m'appartiennent : beaucoup d'autres
errent dans les vallons, ou cherchent l'ombre des bois, ou reposent
dans les autres qui leur servent de bercail. Si tu m'en demandes le
nombre, je l'ignore : c'est le berger pauvre qui compte ses troupeaux.
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Mais
ne m'en crois pas lorsque je parle de la beauté de mes brebis
: viens, et vois toi-même. À peine peuvent-elles soutenir
leurs mamelles que gonfle un lait pur. Mille tendres agneaux, mille
chevreaux bondissants remplissent mes bergeries. J'ai toujours du lait
en abondance : j'en conserve une partie liquide; l'autre s'épaissit
en fromages.
"Tu ne te borneras
pas à jouir de ces plaisirs innocents, et de dons vulgaires,
tels que de jeunes daims, des lièvres, des chèvres, des
colombes, des nids d'oiseaux enlevés sur la cime des arbres.
J'ai trouvé, sur les hautes montagnes, deux petits ours qui pourront
jouer avec toi, Ils sont si ressemblants qu'à peine on peut les
distinguer; je les ai trouvés, et, en les prenant, j'ai dit :
"Ils sont pour celle qui m'a charmé."
"Lève donc au-dessus des flots azurés ta tête
brillante, ô Galatée ! Viens, ne dédaigne pas mes
présents. Je me connais : je me suis vu naguère dans l'onde
transparente, et, en me voyant, ma beauté m'a plu. Regarde la
hauteur de ma taille : Jupiter n'est point plus élevé
dans les cieux (car vous avez coutume de parler du règne de je
ne sais quel Jupiter). Une chevelure épaisse couvre mon front
altier, et, comme une forêt, ombrage mes épaules. Que si
mon corps est couvert de poils hérissés, ne pense pas
que ce soit une difformité. L'arbre est sans beauté, s'il
est sans feuillage. Le coursier ne plaît qu'autant qu'une longue
crinière flotte sur son col. L'oiseau est embelli par son plumage,
la brebis par sa toison : ainsi la barbe sied à l'homme, et un
poil épais est pour son corps un ornement.
"Je n'ai qu'un
il au milieu du front; mais il égale un bouclier en grandeur.
Eh quoi ! le soleil ne voit-il pas, du haut des cieux, ce vaste univers
? Et cependant il n'a qu'un il comme moi. Ajoute que Neptune,
à qui je dois le jour, règne dans l'empire que tu habites
: je te donne Neptune pour beau-père. Sois sensible à
mes maux, exauce les vux de celui qui t'implore. "Toi seule
as dompté Polyphème : et moi, qui méprise Jupiter,
et le ciel, et la foudre brûlante, ô fille de Nérée,
je tremble en ta présence; et ta colère est pour moi plus
terrible que la foudre.
"Je souffrirais plus patiemment tes mépris, si tu rejetais
les voeux de tous tes amants. Mais pourquoi, méprisant ma flamme,
es-tu sensible à celle d'Acis ? Pourquoi, aux baisers de Polyphème,
préfères-tu les baisers d'Acis ? Qu'il soit, je le veux,
fier de sa beauté, et, ce que je ne voudrais pas, qu'il te plaise
aussi, Galatée, pourvu qu'il tombe entre mes mains : il sentira
quelle force enferme un si grand corps. J'arracherai ses entrailles,
je disperserai dans les champs ses membres palpitants, je les jetterai
dans les flots où tu fais ton séjour ! et qu'il puisse
ainsi s'unir à toi ! Car enfin, je brûle, et mes feux toujours
méprisés deviennent plus ardents. Tous ceux de l'Etna
me semblent transportés dans mon sein avec leur violence; et
toi, Galatée, tu n'es pas touchée de ma douleur !"
"Après ces inutiles plaintes, il se lève, je l'observais
: et, tel qu'un taureau furieux à qui on enlève sa génisse,
il ne veut plus rester sur son rocher; il erre dans les forêts,
et sur la montagne, dont il connaît tous les détours. Enfin,
il m'aperçoit avec Acis. Trop imprudents, nous étions
loin de craindre ce malheur : "Je vous vois, s'écria-t-il,
mais c'est pour la dernière fois que l'amour vous rassemble !"
Sa voix, aussi effroyable que peut l'être celle d'un Cyclope en
fureur, fait mentir l'Etna. Saisie d'épouvante, je me plonge
dans la mer. Le fils de Syméthus avait pris la fuite; il s'écriait
: "Viens à mon secours, ô Galatée ! ô
mon père ! ô ma mère, secourez-moi, et recevez dans
vos ondes votre fils qui va périr."
"Le Cyclope le poursuit; il détache de la montagne un énorme
rocher, il le lance : et, quoiqu'une des extrémités de
cette masse atteigne seule Acis, elle l'écrase et le couvre tout
entier. Hélas ! je fis pour lui tout ce que les destins permirent,
et je le ramenai à sa première origine. Sous le roc, le
sang d'Acis coulait en flots de pourpre : sa couleur s'efface par degrés;
c'est bientôt l'eau d'un fleuve qu'ont troublée la pluie
et les orages; c'est enfin l'eau d'une source limpide. La pierre s'entrouvre,
et de ses fissures sortent des roseaux à la tige élancée.
Dans le creux du rocher l'onde bouillonne et murmure; elle jaillit de
ses flancs. Mais, ô prodige ! du sein de la source un jeune homme
s'élève : son front est paré de cornes naissantes,
et des joncs le couronnent : c'était Acis, mais devenu plus grand.
L'azur des flots colorait son visage : c'était Acis, changé
en fleuve; et ce fleuve a conservé son nom."
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