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II, 1-132
Le palais
du Soleil est soutenu par de hautes colonnes. Il est resplendissant
d'or et brillant du feu des pierreries. L'ivoire couvre ses vastes lambris.
Sur ses portes superbes rayonne l'argent; mais le travail y surpasse
la matière. Le dieu de Lemnos y grava l'océan qui environne
la terre, la terre elle-même, et les cieux, voûte éclatante
de l'univers.
On y voit les dieux des mers s'élever sur les ondes; on y distingue
Triton avec sa conque, l'inconstant Protée, et l'énorme
Égéon pressant de son poids les énormes baleines.
On y voit Doris et ses filles : plusieurs d'entre elles semblent fendre
les ondes, tandis que d'autres, assises sur des rochers, font sécher
leur humide chevelure, et que d'autres encore voguent portées
sur le dos des monstres marins. Elles n'ont pas toutes les mêmes
traits, et cependant elles se ressemblent; on reconnaît qu'elles
sont surs. La terre est couverte de villes avec leurs habitants,
de forêts et d'animaux, de fleuves, de nymphes, et de divinités
champêtres. La sphère brillante des cieux, ayant à
sa droite et à sa gauche les douze signes du Zodiaque, couronne
ce merveilleux ouvrage.
A peine le fils de Clymène, incertain de sa naissance, arrive
au palais du Soleil, qu'il dirige ses pas vers le dieu de la lumière;
mais, ne pouvant soutenir l'éclat qui l'environne, il s'arrête
et le contemple de loin. Couvert d'une robe de pourpre, Phébus
est assis sur un trône brillant d'émeraudes. A ses
côtés sont les Jours, et les Mois, et les Années,
et les Siècles, et les Heures séparées par d'égales
distances. Là paraît le Printemps couronné de fleurs
nouvelles; l'Été nu, tenant des épis dans sa main;
l'Automne encore teint des raisins qu'il a foulés; et l'Hiver
glacé, aux cheveux blancs qui se hérissent sur sa tête.
Assis au milieu de cette cour, le Soleil, de cet il qui voit tout
dans le monde, aperçoit Phaéthon que tant de merveilles
frappent de crainte et d'étonnement. "Ô Phaéthon,
digne fils du Soleil, quel est, dit-il, le motif qui t'amène
en ces lieux ?"
"Puissant dispensateur du jour dans le vaste univers, ô Soleil,
répond Phaéthon, ô mon père ! si pourtant
il m'est permis de te donner ce nom, et si ma mère ne couvre
pas sa faute d'un mensonge spécieux, dissipe le doute qui assiège
mes esprits, et donne un gage certain de ma noble origine."
Il dit : et le Soleil détachant les rayons éblouissants
qui couronnent sa tête, commande à Phaéthon de s'approcher;
et le pressant sur son sein, il s'écrie : "Oui, tu es mon
fils, et tu mérites de l'être. Clymène ne t'a point
trompé; et, pour t'en convaincre, je suis prêt à
t'accorder le don que tu demanderas. J'en atteste le Styx, à
mes rayons inaccessible, mais garant redoutable des promesses des dieux."
A peine il achevait ces mots, que Phaéthon exprime le
désir de conduire, un seul jour, le char de son père,
et de tenir les rênes de ses coursiers. Le Soleil regretta son
serment; et laissant retomber trois fois sa tête sur son sein
: "Tes vux indiscrets, dit-il, ont rendu mon serment téméraire.
Que ne puis-je le rétracter ! Ô mon fils, le refus de mon
char serait, je l'avoue, le seul que je voudrais te faire. Mais les
conseils me sont au moins permis. Tu m'as trop demandé, Phaéthon
! trop faible et trop jeune, tu ne pourrais réussir. Tes destins
sont d'un mortel, et tes voeux sont d'un dieu. Tu oses même prétendre
ce que les dieux ne pourraient exécuter; et quelle que soit leur
puissance, nul d'entre eux ne se tiendrait ainsi que moi sur ce char
embrasé; non, pas même le maître de l'Olympe, Jupiter,
qui lance au loin la foudre de sa terrible main. Et cependant qu'avons-nous
de plus grand que Jupiter ?
"Ma carrière s'ouvre par une route escarpée qu'ont
peine à franchir mes coursiers rafraîchis par le repos
de la nuit. Le milieu de ma course est dans les plus hautes régions
du ciel; et alors, quelque accoutumé que je sois à voir
au-dessous de moi la terre et l'immensité des mers, l'effroi
fait palpiter mon coeur et glace mon courage. La fin de ma carrière
est si rapidement inclinée, que, pour retenir mon char, j'ai
besoin d'une longue expérience; et Téthys elle-même,
lorsque je descends dans ses ondes, craint toujours que je n'y sois
précipité. Mais il est encore d'autres obstacles à
surmonter. Le ciel, par un mouvement constant, tourne sur son axe; les
astres sont entraînés dans sa marche rapide, tandis que
seul résistant à la force qui les emporte, je suis dans
les airs une route opposée.
"Suppose un moment que je t'aie confié mon char, que feras-tu
? pourras-tu, sans être emporté par leur rapidité,
résister à l'agitation des pôles et de l'axe des
cieux ? Tu te flattes peut-être de rencontrer sur ta route des
bocages sacrés, des villes et des temples enrichis des dons offerts
aux immortels; mais tu ne trouveras partout que des périls et
des monstres effrayants. Si tu suis, sans t'égarer, la véritable
voie, tu passeras entre les cornes du Taureau, qui regarde à
l'orient; tu verras te menacer l'arc du Sagittaire, la gueule sanglante
du Lion, et l'affreux Scorpion, dont les bras couvrent une grande partie
du ciel; et le Cancer, qui, non loin de lui, mais d'un autre côté,
recourbe les siens. Comment d'ailleurs régiras-tu mes coursiers
impétueux, qui font jaillir de leurs bouches et de leurs naseaux
brûlants les feux qui les animent ? Moi-même, j'ai peine
à les gouverner lorsque échauffés dans leur course
ils résistent au frein. Ô mon fils, crains d'obtenir de
ton père une trop funeste faveur. Révoque des voeux imprudents,
tandis qu'il en est temps encore. Tu demandes un témoignage certain
qui te fasse connaître l'auteur de tes jours : ah ! ce témoignage
certain est dans le trouble de mes sens. Reconnais-y l'inquiétude
d'un père. Regarde ! elle se peint sur mon front attristé.
Et que ne peux-tu lire dans mon coeur, et voir de quelles tendres sollicitudes
il est agité ! Cherche ce que le monde renferme de plus précieux.
Choisis et demande ce qu'ont de plus rare et la terre, et la mer, et
les cieux ! je l'offre à tes désirs. Je ne te refuse qu'une
seule grâce, parce qu'elle serait pour toi moins un honneur qu'un
châtiment. Ô Phaéthon, tu crois requérir un
bienfait, et c'est ta perte que tu demandes. Jeune insensé !
pourquoi me presser dans tes bras ? N'en doute point, tu seras satisfait
: je l'ai juré par le fleuve des enfers : mais, encore une fois,
forme des voeux moins indiscrets."
Apollon a cessé de parler; mais Phaéthon rejette ses conseils.
Il persiste dans sa demande, et brûle de monter sur le char de
son père. Après avoir inutilement et longtemps différé,
Apollon cède enfin, et le conduit aux lieux où est le
char, ouvrage et présent de Vulcain. Le timon, l'essieu, les
roues étaient d'or, et les rayons d'argent. Partout étincellent
les pierres précieuses qui réfléchissent l'ardente
lumière du Soleil.
Mais tandis que l'audacieux Phaéthon admire la richesse du travail
et celle de la matière, la vigilante Aurore ouvre les portes
resplendissantes de l'orient; elle sort de son palais de roses : et
l'Étoile de Vénus rassemblant les astres de la nuit, les
chasse devant elle, et quitte enfin les cieux.
Dès que le Soleil voit sur l'univers rougir la lumière
naissante, et dans elle s'évanouir le croissant de Phébé,
il commande aux Heures rapides d'atteler ses coursiers. Soudain ces
déesses légères obéissent à sa voix
: elles conduisent les coursiers rassasiés des sucs de l'ambroisie,
et qui reçoivent le frein retentissant.
Apollon verse une essence céleste sur le front de Phaéthon,
pour qu'il puisse supporter l'ardeur des feux qui l'environneront. De
sa couronne rayonnante il ceint la tête de son fils; et laissant
échapper des soupirs, présage de son deuil : "Si
du moins, dit-il, tu daignes écouter et suivre les conseils de
ton père, ô mon fils, fais plus souvent usage du mors que
de l'aiguillon. D'eux-mêmes mes coursiers sont rapides, mais il
est difficile de modérer leur ardeur. Garde-toi de suivre la
ligne droite qui coupe les cinq zones : il est un chemin tracé
par une ligne oblique sur les trois zones du milieu; il s'y termine,
et ne s'étend ni vers le pôle Austral, ni vers l'Ourse
glacée. C'est là qu'il faut marcher; là tu verras
encore les traces de mes roues. Mais, afin que la terre et le ciel reçoivent
une égale chaleur, prends garde de trop descendre, ou de trop
t'élever dans les plaines de l'éther; tu embraserais la
voûte céleste, ou la terre serait consumée par les
flammes. Le milieu est le chemin le plus sûr. Crains de te laisser
entraîner, à droite, dans les nuds du Serpent; crains,
à gauche, de toucher à l'Autel. Marche à une égale
distance de ces constellations. J'abandonne le reste à la fortune.
Qu'elle te favorise; et, mieux que toi, qu'elle veille au salut de tes
jours ! Mais tandis que je parle, la nuit humide a touché les
bords de l'Hespérie, où s'arrête son cours. Je ne
puis tarder plus longtemps; l'univers attend ma présence. Déjà
l'Aurore a chassé les ombres, elle brille : saisis les rênes;
ou si ta résolution n'est pas invincible, use de mes conseils
plutôt que de mon char. Aucun danger ne te presse dans ce palais;
et puisque tu n'es pas encore assis sur mon char, objet d'une ambition
trop imprudente, laisse-moi dispenser la lumière au monde, et
contente-toi d'en jouir."
Mais Phaéthon impatient s'élance sur le char; il s'y place,
et joyeux il déploie les rênes confiées à
ses mains; il rend grâces à son père, qui, malgré
lui, cédait à ses désirs.
Cependant les rapides coursiers du Soleil, Pyrois, Éoiis, Éthon,
et Phlégon font retentir, de leurs hennissements, l'air qu'ils
remplissent d'une haleine enflammée, et frappent du pied les
barrières du monde. Téthys les ouvre, et ne prévoyant
pas le sort de son petit-fils, elle rend libre l'immense carrière
des cieux. Les coursiers s'y précipitent; ils fendent, d'un pied
vainqueur, les nuages qui s'opposent à leur passage; et, secondés
par leurs ailes légères, ils devancent les vents qui sont
avec eux partis de l'orient. Ils ignorent pourquoi le char devenu plus
léger n'a pas son poids accoutumé. Tel qu'un vaisseau
dont le lest est trop faible devient le mobile jouet des flots, tel
le char du Soleil, comme s'il était vide, roule par bonds et
saute dans les airs. Les coursiers étonnés s'en aperçoivent;
ils abandonnent la route ordonnée; ils ne courent plus dans l'ordre
accoutumé. Phaéthon s'épouvante; il ne sait de
quel côté tourner les rênes; il ignore le chemin
qu'il faut suivre : et que lui servirait de le savoir ? ses coursiers
sont indociles à sa voix.
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Alors, pour la première,
fois, les étoiles glacées du septentrion sentirent les
rayons du Soleil, et vainement elles cherchèrent à se
plonger dans l'océan, qu'elles ne peuvent approcher. Le Serpent
placé près du pôle, et jusqu'alors toujours engourdi,
et jamais redoutable, s'échauffa, et s'anima de nouvelles fureurs.
Et toi, paresseux Bouvier, malgré ta lenteur ordinaire, et malgré
les soins de ton chariot, l'effroi, dit-on, hâta ta marche, et
précipita tes pas languissants.
Du haut des airs, l'infortuné Phaéthon voit la terre disparaître
dans un profond éloignement. Il pâlit; ses genoux chancellent,
et, dans un océan de lumière, les ténèbres
couvrent ses yeux. Oh ! qu'alors il voudrait n'avoir jamais vu les chevaux
de son père, n'avoir jamais voulu éclaircir le mystère
de sa naissance ! Il désirerait que le Soleil eût rejeté
sa demande; il serait content d'être appelé fils de Mérops.
Mais le char l'emporte comme un vaisseau battu de la tempête,
et dont le pilote impuissant abandonne le gouvernail à la fortune
et aux vents. Que fera- t-il ? Il mesure, dans son effroi, et la route
immense qu'il a franchie, et celle plus grande encore qu'il lui faut
parcourir. Il regarde déjà loin derrière lui, l'orient,
où le destin lui défend de retourner; il regarde l'occident,
où il ne doit point arriver. Incertain de ce qu'il doit faire,
il frémit. Il tient encore les rênes, mais il ne les régit
plus. Il ignore même le nom de ses coursiers. Il ne voit partout,
dans les plaines du ciel, que des prodiges et, des monstres affreux.
Ici, le Scorpion prolonge en deux arcs ses bras, recourbe sa queue,
et à lui seul remplit l'espace de deux signes. Il voit le monstre,
couvert de sueur et d'un venin brûlant, le menacer du dard dont
sa queue est armée. A cet aspect horrible, l'effroi glace sa
main, et sa main laisse échapper les rênes. Aussitôt
que les coursiers les sentent battre et flotter sur leurs flancs, ils
s'abandonnent, et s'égarent, sans guide, à travers les
airs. Ils volent dans des régions inconnues, tantôt emportant
le char jusqu'aux astres de l'éther, tantôt le précipitant
dans des routes voisines de la terre. Phébé s'étonne
de voir le char de son frère rouler au-dessous du sien; et déjà
s'exhalent en fumée les nuages brûlants.
Les montagnes s'embrasent. La chaleur dessèche la terre, qui
se fend, s'entrouvre, et perd ses sucs vivifiants. Les prairies jaunissent;
les arbres sont consumés avec leurs feuillages; les moissons
desséchées fournissent un aliment à la flamme qui
les détruit. Mais ce sont là les moins horribles maux.
Un vaste incendie dévore les cités, leurs murailles et
leurs habitants; il réduit en poudre les peuples et les nations;
il consume les forêts; il pénètre les montagnes:
tout brûle, l'Athos, et le Taurus; le Tmolus, et l'Oeta; l'Ida,
célèbre par ses fontaines, dont la source est maintenant
tarie; et l'Hélicon, chéri des Muses; et l'Hémus,
qu'Orphée n'a pas encore illustré. L'Etna voit redoubler
les feux qui s'agitent dans ses flancs; les deux cimes du Parnasse s'enflamment,
ainsi que l'Éryx, le Cynthe et l'Othrys, et le Rhodope, qui voit
fondre enfin ses neiges éternelles; et le Mimas, le Dindyme,
le Mycale, et le Cithéron, destiné aux mystères
de Bacchus. Les glaces de la Scythie la protègent en vain. Le
Caucase est en feu. Les flammes en fureur gagnent l'Ossa, le Pinde,
et l'Olympe, plus grand que tous les deux, et les Alpes, qui s'élèvent
jusqu'aux cieux; et l'Apennin, qui supporte les nues.
Phaéthon ne voit dans tout l'univers que des feux; il n'en peut
plus longtemps soutenir la violence. Il ne sort de sa bouche qu'un souffle
brûlant, semblable à la vapeur qui s'élève
d'une fournaise ardente. Il voit son char qui commence à s'embraser.
Il se sent étouffé par les cendres et par les étincelles
qui volent et montent jusqu'à lui. Une épaisse et noire
fumée l'enveloppe de toutes parts. Il ne distingue ni les lieux
où il est, ni la route qu'il tient; et il se laisse emporter
à l'ardeur effrénée de ses coursiers.
Alors, dit-on, le sang des Éthiopiens, attiré, par la
chaleur, à la superficie de leur corps, leur donna cette couleur
d'ébène qui depuis leur est devenue naturelle. Alors la
Libye, perdant à jamais sa féconde humidité, devint
un désert de sables brûlants. Alors les Nymphes, les cheveux
épars, pleurèrent leurs fontaines taries et leurs lacs
desséchés. La Béotie chercha vainement la source
de Dircé; Argos, celle d'Amymone; Éphyre, celle de Pyrène.
L'incendie avait atteint les fleuves au lit le plus vaste et le plus
profond, le Tanaïs fumant au milieu de ses flots; le vieux Pénée;
le Caïque baignant les champs de Teuthranie; l'impétueux
Isménos, l'Érymanthe, qui coule dans la Phocide; le Xanthe,
qui devait s'embraser une seconde fois, le Lycormas, qui roule des sables
jaunes dans l'Étolie; le Méandre, qui se joue dans ses
bords sinueux; le Mélas, qui arrose la Mygdonie; et l'Eurotas,
si voisin du Ténare. L'Euphrate, qui baigne les murs de Babylone;
l'Oronte, qui descend du Liban; le rapide Thermodon, et le Gange, et
le Phase, et le Danube roulent des flots brûlants. L'Alphée
est embrasé; la flamme brille sur les deux rives du Sperchius.
L'or qu'entraîne le Tage devient liquide, et coule avec ses eaux.
Les cygnes, dont le chant harmonieux réjouit les rives méoniennes,
brûlent dans les eaux du Caystre. Le Nil épouvanté
remonte aux extrémités de la terre, où depuis il
a caché sa source. Les sept bouches de ce fleuve sont des canaux
desséchés dans des vallées stériles. Le
même embrasement se communique aux fleuves de Thrace, l'Hèbre
et le Strymon; aux fleuves de l'occident, le Rhin, le Rhône, l'Éridan,
et le Tibre, auquel les dieux ont promis l'empire du monde.
La terre est entrouverte de toutes parts; la lumière, pénétrant
au séjour des ombres, épouvante le roi des Enfers, et
Proserpine son épouse. L'océan resserre au loin ses rivages
: une grande partie de son lit n'est qu'une plaine de sables arides.
Les montagnes jusqu'alors cachées au vaste sein des mers élèvent
au-dessus des flots leurs cimes, et augmentent le nombre des Cyclades.
Les poissons cherchent un asile dans les gouffres de l'onde; et les
dauphins, à la queue recourbée, n'osent plus monter à
la surface des eaux. Les monstres marins languissent, étendus
sans mouvement, dans les profonds abîmes. On dit même qu'alors
Nérée, Doris et ses filles, se cachèrent dans leurs
antres brûlants; que Neptune éleva trois fois ses bras
et sa tête courroucée au-dessus des flots, et que trois
fois il les y replongea, vaincu par les feux qui embrasaient les airs.
Cependant la Terre voyant diminuer la masse des eaux qui l'environnent,
et les fontaines se retirer dans son sein, comme dans celui de leur
mère commune, soulève sa tête autrefois si féconde,
et maintenant aride et desséchée. Elle couvre son front
de sa main; elle s'émeut, et le monde est ébranlé;
et bientôt retombant au-dessous de sa place ordinaire, d'une voix
altérée, elle exhale ces mots :
"Si tel est mon destin, si je l'ai mérité, puissant
maître des dieux ! pourquoi la foudre oisive hésite-t-elle
dans tes mains ? Si je dois périr par les feux, que ce soit du
moins par les tiens; et je me consolerai de ma ruine, sachant que tu
en es l'auteur. A peine puis-je proférer ces mots. Une vapeur
brûlante étouffe ma voix. Regarde sur ma tête cette
chevelure que la flamme ravage. Vois l'épaisse fumée qui
obscurcit mon front; vois ces cendres ardentes qui me couvrent. Est-ce
donc là le prix de ma fertilité, l'honneur que tu réservais
à mes travaux ? ai-je mérité ce traitement barbare,
parce que, tous les ans, je souffre que la charrue et la bêche
déchirent mon sein ? parce que je fournis des pâturages
aux animaux, des aliments et des fruits aux hommes, et l'encens qui
sert au culte des dieux. Mais quand j'aurais mérité de
périr, que t'ont fait les ondes, et quel est le crime de ton
frère ? d'où vient que les mers, dont l'empire fut son
partage, décroissent et s'éloignent plus encore des régions
de l'éther ? Mais si mon infortune et la sienne ne peuvent te
toucher, crains au moins pour les cieux, où tu règnes.
Vois les deux pôles fumants; et si le feu les consume, les palais
célestes s'écrouleront. Vois Atlas haletant, soutenir,
avec peine, sur ses épaules, l'axe du monde embrasé. Et
si les mers, si la terre, si les cieux sont détruits par les
flammes, tout rentrera confondu dans l'ancien chaos. Dérobe donc
à l'incendie ce qu'il a épargné, et veille enfin
au salut de l'univers."
En achevant ces mots, la Terre oppressée, ne pouvant plus soutenir
l'air brûlant qu'elle respire, ni continuer ses plaintes, retire
sa tête dans son sein, et la cache dans les antres les plus voisins
de l'empire des morts.
Cependant Jupiter prend à témoin les dieux et le Soleil
lui-même, que l'univers va périr, s'il ne se hâte
de prévenir sa ruine. Soudain il s'élève au plus
haut des cieux. C'est de là qu'il rassemble les nuages, et qu'il
les épanche sur la terre; c'est de là qu'il fait gronder
et qu'il lance au loin ses foudres vengeurs; mais il ne trouve alors
ni nuages à répandre, ni pluies à faire tomber
sur la terre embrasée. Il saisit sa foudre, et la lance avec
force sur l'imprudent Phaéthon. Du même coup le dieu le
chasse de son char et de la vie; et par le feu même il éteint
les feux qui dévorent l'univers. Les coursiers du Soleil s'épouvantent;
ils bondissent en sens contraire, et les freins sont rompus. Là
tombent les rênes abandonnées; là, l'essieu arraché
du timon; ici, les rayons épars des roues fracassées;
et au loin, les débris du char qui volent en éclats. Phaéthon,
dont les feux consument la blonde chevelure, roule en se précipitant,
et laisse, dans les airs, un long sillon de lumière, semblable
à une étoile, qui, dans un temps serein, tombe, ou du
moins semble tomber des cieux. Le superbe Éridan, qui coule dans
des contrées si éloignées de la patrie de Phaéthon,
le reçoit dans ses ondes, et lave son visage fumant.
Les Naïades de l'Hespérie ensevelissent son corps frappé
d'un foudre à trois dards, et gravent ces mots sur la pierre
qui couvre son tombeau : "Ici gît Phaéthon, qui voulut
conduire le char de son père. S'il échoua dans une si
grande entreprise, il périt glorieusement pour avoir beaucoup
osé".
Cependant le Soleil,
pleurant la perte de son fils, se couvrit d'un voile sombre; et l'on
dit même que le monde, un jour entier privé de sa lumière,
ne fut éclairé que par les feux de l'incendie; ainsi ce
grand désastre eut du moins alors son utilité.
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