LIVRE III (Extrait -Traduction de Villenave 1806)
Les chiffres au début du passage indiquent le N° des vers correspondants des Métamorphoses.
ACTEON
|
III,
131-250
Le Cithéron était couvert du sang et du carnage des hôtes
des forêts. Déjà le soleil, également éloigné
de l'orient et de l'occident, rétrécissait les ombres,
lorsque le jeune Actéon rassemble les Thébains que l'ardeur
de la chasse avait emportés loin de lui : "Compagnons, leur
dit-il, nos toiles et nos javelots sont teints du sang des animaux.
C'en est assez pour aujourd'hui. Demain, dès que l'Aurore sur
son char de pourpre ramènera le jour, nous reprendrons nos travaux.
Maintenant que le soleil brûle la terre de ses rayons, pliez vos
filets noueux, détendez vos toiles, et livrez-vous au repos."
Les Thébains obéissent sans attendre, et leurs travaux
sont suspendus. Non
loin était un vallon couronné de pins et de cyprès.
On le nomme Gargaphie, et il est consacré à Diane, déesse
des forêts. Dans le fond de ce vallon est une grotte silencieuse
et sombre, qui n'est point l'ouvrage de l'art. Mais la nature, en y
formant une voûte de pierres ponces et de roches légères,
semble avoir imité ce que l'art a de plus parfait. A droite coule
une source vive, et son onde serpente et murmure sur un lit de gazon.
C'est dans ces limpides eaux que la déesse, fatiguée de
la chasse, aimait à baigner sa beauté virginale. Elle
arrive dans cette retraite solitaire. Elle remet son javelot, son carquois,
et son arc détendu à celle de ses nymphes qui est chargée
du soin de les garder. Une seconde nymphe détache sa robe retroussée;
en même temps deux autres délacent sa chaussure; et Crocalé,
fille du fleuve Isménus, plus adroite que ses compagnes, tresse
et noue les cheveux épars de la déesse pendant que les
siens flottent encore sur son sein. Néphélé, Hyalé,
Rhanis, Psécas, et Phialé épanchent sur le corps
de Diane les flots limpides jaillissant de leurs urnes légères. Tandis que Diane se baigne dans la fontaine de Gargaphie, Actéon errant d'un pas incertain dans ce bocage qui lui est inconnu, arrive dans l'enceinte sacrée, entraîné par le destin qui le conduit. A
peine est-il entré dans la grotte où coule une onde fugitive,
que les nymphes l'apercevant, frémissent de paraître nues,
frappent leur sein, font retentir la forêt de leurs cris, et s'empressent
autour de la déesse pour la dérober à des yeux
indiscrets. Mais, plus grande que ses compagnes, la déesse s'élevait
de toute la tête au-dessus d'elles. Tel que sur le soir un nuage
se colore des feux du soleil qui descend sur l'horizon; ou tel que brille
au matin l'incarnat de l'aurore naissante, tel a rougi le teint de Diane
exposée sans voiles aux regards d'un mortel. Quoique ses compagnes
se soient en cercle autour d'elles rangées, elle détourne
son auguste visage. Que n'a-t-elle à la main et son arc et ses
traits rapides ! A leur défaut elle s'arme de l'onde qui coule
sous ses yeux; et jetant au front d'Actéon cette onde vengeresse,
elle prononce ces mots, présages d'un malheur prochain : "Va
maintenant, et publie que tu as vu Diane dans le bain. Si tu le peux,
j'y consens". |
Malheureux
que je suis ! voulait-il s'écrier; mais il n'a plus de voix.
Il gémit, et ce fut son langage. De longs pleurs coulaient sur
ses joues, qui n'ont plus leur forme première. Hélas !
il n'avait de l'homme conservé que la raison. Que fera cet infortuné
? Retournera-t-il au palais de ses pères ? la honte l'en empêche.
Ira-t-il se cacher dans les forêts ? la crainte le retient. Tandis
qu'il délibère, ses chiens l'ont aperçu. Mélampe,
né dans la Crète, et l'adroit Ichnobate, venu de Sparte,
donnent par leurs abois le premier signal. Soudain, plus rapides que
le vent, tous les autres accourent. Paphagus, et Dorcée, et Oribase,
tous trois d'Arcadie; le fier Nébrophon, le cruel Théron,
suivi de Lélape; le léger Ptérélas, Agré
habile à éventer les traces du gibier; Hylée, récemment
blessé par un sanglier farouche; Napé engendrée
d'un loup; Paemène, qui jadis marchait à la tête
des troupeaux; Harpie, que suivent ses deux enfants; Ladon, de Sicyonne,
aux flancs resserrés; et Dromas, Canacé, Sticté,
Tigre, Alcé, et Leucon, dont la blancheur égale celle
de la neige; et le noir Asbole, et le vigoureux Lacon; le rapide Aëllo
et Thoüs; Lyciscas, et son frère Cyprios; Harpale, au front
noir tacheté de blanc; Mélanée, Laché, au
poil hérissé; Labros, Agriodos, et Hylactor, à
la voix perçante, tous trois nés d'un père de Crète
et d'une mère de Laconie; et tous les autres enfin qu'il serait
trop long de nommer. Cependant ses compagnons, ignorant son triste destin, excitent la meute par leurs cris accoutumés; ils cherchent Actéon, et le croyant éloigné de ces lieux, ils l'appellent à l'envi, et les bois retentissent de son nom. L'infortuné retourne la tête. On se plaignait de son absence; on regrettait qu'il ne pût jouir du spectacle du cerf à ses derniers abois. Il n'est que trop présent; il voudrait ne pas l'être; il voudrait être témoin, et non victime. Mais ses chiens l'environnent; ils enfoncent leurs dents cruelles dans tout son corps, et déchirent leur maître caché sous la forme d'un cerf. Diane enfin ne se crut vengée que lorsque, par tant de blessures, l'affreux trépas eut terminé ses jours. |
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