LIVRE IV (Extrait -Traduction de Villenave 1806)

Les N° au début de l'extrait indiquent le N° des vers correspondants des Métamorphoses.

CADMUS ET HARMONIE

 

IV, 563-603

Cependant Cadmus ignore que sa fille et son petit-fils sont au nombre des divinités de la mer. Cédant à sa douleur, vaincu par tant de revers l'un à l'autre enchaînés, par tant de prodiges dont il fut témoin, il abandonne la cité qu'il a bâtie, comme si ses désastres étaient attachés aux lieux qu'il habite, et non à sa fortune. Après avoir longtemps erré avec son épouse, compagne de son exil, il arrive au fond de l'Illyrie. Surchargés du poids des ans et des disgrâces, ces deux époux retracent à leur mémoire les premières infortunes de leur maison, et soulagent leurs peines en se les racontant. "Ah ! s'écria Cadmus, était-il donc sacré ce dragon que je perçai de ma lance, lorsque je fuyais de Tyr; ce dragon dont les dents par moi semées produisirent une race de guerriers ? Dieux ! si c'est un serpent que venge avec tant de constance votre courroux, achevez, et que serpent moi-même je rampe comme lui !"
Il dit, et déjà son corps se resserre et s'allonge; sa peau se couvre d'écailles; son dos brille émaillé d'or et d'azur. Il tombe, et ses jambes réunies se recourbent en longs anneaux. Il conservait encore ses bras : il les tend à son épouse; et laissant couler des pleurs sur son visage, qui n'est pas encore changé :

 

"Approche, dit-il, malheureuse Hermione ! approche; puisqu'il reste encore quelque chose de moi, touche, prends cette main, tandis qu'il me reste une main, tandis que le serpent ne m'enveloppe pas tout entier" ! Il voulait poursuivre: sa langue se fend, s'aiguise en dard; il ne peut plus parler. Il voulait se plaindre, il siffle : c'est la seule voix que lui laisse la nature.
Hermione se frappant, se meurtrissant le sein : "Arrête, cher époux, arrête, cria-t-elle ! dépouille cette forme hideuse. Cadmus ! que vois-je ? où sont et tes pieds et tes mains ? et, tandis que je parle, que sont devenus ton corps, ton visage, et tout ce que tu fus ? Ô dieux! pourquoi ne me changez-vous pas comme lui ?"
Elle se tait, et le serpent lèche sa tête, se glisse doucement sur son sein, qu'il embrassait jadis, cherche sa bouche, et s'attache à son cou. Ce prodige épouvante tous ceux qui sont présents (ce sont des compagnons de Cadmus). Ils voient Hermione presser d'une amoureuse main l'écaille du serpent. Soudain deux serpents s'offrent à leurs regards. Ils rampent côte à côte, et bientôt se perdent dans les détours d'une forêt voisine. Maintenant ils ne fuient point les hommes; ils ne les blessent point; et ces reptiles paisibles semblent encore se souvenir de leurs premiers destins.

 

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