LIVRE IV (Extrait -Traduction de Villenave 1806)

Les N° au début de l'extrait reproduit indiquent le N° des vers correspondants des Métamorphoses.

PERSEE

 

IV, 604-662

Cependant sous cette forme nouvelle, la gloire de leur petit-fils venait les consoler. Bacchus était adoré dans l'Inde, sa conquête. La Grèce lui avait élevé des autels. Seul, quoique issu du même dieu que lui, Acrisius, le fer en main, lui défend les murs d'Argos, et refuse de le reconnaître pour le fils de Jupiter. Il conteste la même origine au héros que Danaé sa fille conçut au milieu d'une pluie d'or. Mais bientôt (tel est l'éclat de la vérité !) il se repent d'avoir outragé Bacchus et méconnu Persée. Déjà le premier brillait dans l'Olympe; le second, tenant en main la tête de la Gorgone hérissée de serpents, s'élevait d'un vol rapide dans les airs.
Vainqueur du monstre, il planait sur les sables arides de la Libye : des gouttes de sang tombèrent de la tête de la Gorgone; la terre les reçut, les anima, les convertit en serpents de diverses espèces; et telle est l'origine de tous ceux que l'Afrique produit.
Bientôt, entraîné dans le vague des airs, semblable à la nue chargée de pluie, errante au gré des vents, Persée voit au-dessous de lui la terre, dont le sépare un espace immense. Il vole sur tout l'univers. Trois fois il voit l'Ourse glacée; trois fois il se retrouve près des bras du Cancer. Tantôt il est emporté vers l'Aurore, tantôt aux bords de l'Occident. Déjà Vesper brillait dans les cieux. Le héros craint de se confier à la nuit. Il descend sur les terres de l'Hespérie, dans le palais d'Atlas. Il demande à prendre un repos léger, en attendant que l'étoile du matin appelle l'Aurore, et l'Aurore le retour du Soleil.
Atlas était fils de Japet; il surpassait par sa taille tous les mortels. Il régnait dans les dernières régions de la terre, sur les mers qui reçoivent dans leur sein les coursiers hors d'haleine et le char enflammé du Soleil. Il possédait de nombreux troupeaux errant dans d'immenses pâturages. Aucun état voisin ne touchait à son empire; et dans ses jardins, les arbres, à l'or de leurs rameaux, que couvrent des feuilles d'un or léger, portaient des pommes d'or.
"Prince, lui dit Persée, si l'éclat d'une illustre origine peut te toucher, Jupiter est mon père; ou si tu sais priser les faits mémorables, tu pourras admirer les miens". Alors le fils de Japet se rappelle cet ancien oracle que Thémis avait rendu sur le Parnasse : "Atlas, un jour viendra où tes arbres seront dépouillés de leur or; et c'est à un fils de Jupiter que les Destins réservent cette gloire". Épouvanté de l'oracle, Atlas avait enfermé ses jardins de hautes murailles; un dragon monstrueux veillait, gardien de leur enceinte; et l'entrée de l'Hespérie était interdite aux étrangers : "Fuis, dit le prince au héros, ou crains de perdre l'honneur de tes exploits supposés, la gloire d'une naissance que tu ne dois point à Jupiter" ! Il ajoute l'insulte à la menace; et tandis que Persée insiste avec douceur, mais avec fermeté, il s'avance pour le chasser de son palais.
[653] Persée était trop inférieur aux forces d'Atlas (car quel mortel pourrait les égaler !) : "Puisque, dit-il, tu, fais si peu de cas de ma prière, reçois le châtiment que tu mérites". À ces mots, il détourne à gauche sa tête, élève en l'air celle de Méduse et présente aux regards d'Atlas son visage sanglant. Soudain ce vaste colosse est changé en montagne. Sa barbe et ses cheveux s'élèvent et deviennent des forêts. Ses épaules, ses mains, se convertissent en coteaux. Sa tête est le sommet du mont. Ses os se durcissent en pierre : il s'accroît, devient immense, et, par la volonté des dieux, désormais le ciel et tous les astres reposent sur lui.

IV, 663-764

Cependant Éole avait renfermé les vents dans leur prison éternelle. L'étoile brillante du matin, déjà levée dans les cieux, avertissait les humains de recommencer leurs travaux. Persée reprend ses ailes, les attache à ses pieds, s'arme d'un fer recourbé, et s'élance dans les airs, qu'il frappe et fend d'un vol rapide. Il a déjà laissé derrière lui d'innombrables contrées et cent peuples divers, lorsqu'il abaisse ses regards sur les champs d'Éthiopie, sur les états où règne Céphée.
Là, par l'injuste oracle d'Ammon, Andromède expiait les superbes discours de sa mère. Persée la voit attachée sur un rocher, et, sans ses cheveux qu'agite le Zéphyr, sans les pleurs qui mouillent son visage, il l'eût prise pour un marbre qu'avait travaillé le ciseau.

 

Atteint d'un feu nouveau, il admire; et, séduit par les charmes qu'il aperçoit, il oublie presque l'usage de ses ailes. Il s'arrête, et descend : "Ô vous, dit-il, qui ne méritez pas de porter de pareilles chaînes; vous que l'amour a formée pour de plus doux liens, apprenez-moi, de grâce, votre nom, celui de ces contrées, et pourquoi vos bras sont chargés d'indignes fers" ! Elle se tait : vierge, elle n'ose regarder un homme, elle n'ose lui parler. Elle eût même, si ses mains avaient été libres, caché son visage de ses mains. Du moins elle pouvait pleurer; ses yeux se remplirent de larmes; et comme Persée la pressait de répondre, craignant enfin qu'il n'imputât son silence à la honte qui naît du crime, elle lui dit son nom, celui de son pays, et combien sa mère avait été vaine de sa beauté.

Elle parlait encore : l'onde écume et retentit; un monstre horrible s'élève, s'avance sur l'immense Océan, et fait, sous ses vastes flancs, gémir de vastes ondes.
Andromède s'écrie; son père affligé, sa mère criminelle, étaient présents à ce spectacle affreux. Tous deux malheureux, ils ne sont pas également coupables. Trop faibles pour secourir leur fille, ils ne font entendre que des plaintes stériles; ils ne peuvent que pleurer, qu'embrasser leur fille attachée au rocher.
"Vous aurez, dit le héros, assez de temps pour répandre des larmes; mais nous n'avons qu'un instant pour la sauver. Si je m'offrais pour votre gendre, moi, Persée, fils de Jupiter et de Danaé, qui, renfermée dans une tour, devint féconde au milieu d'une pluie d'or; moi, Persée, vainqueur de la Gorgone à la tête hérissée de serpents; moi, qui, soutenu sur des ailes légères, ose m'élancer dans les airs, vous me préféreriez sans doute à tous mes rivaux; mais je veux, si les dieux me secondent, joindre à tant de titres, pour obtenir Andromède, celui de la mériter. Que, sauvée par mon courage, elle soit à moi : telle est ma condition". Céphée et Cassiopée l'acceptent (et comment la refuser !). Ils pressent, ils conjurent le héros, et lui promettent leur fille pour épouse, et le royaume pour dot.
Tel qu'un vaisseau à la proue aiguë, cédant aux efforts de rameurs ardents, sillonne et fend l'onde écumante, le monstre approche, divisant les flots qui résistent; et déjà le jet d'une fronde eût mesuré l'espace qui le sépare du rivage. Soudain, frappant de ses pieds la terre, qu'il semble repousser, le héros impétueux s'élance au haut des airs; son ombre réfléchie voltigeait sur les eaux; le monstre voit cette ombre et la combat. Tel que l'oiseau de Jupiter apercevant dans les guérets un serpent qui expose son dos livide aux ardeurs du soleil, l'attaque par derrière, pour éviter son dard cruel, et enfonce ses serres dans son col écaillé; tel Persée vole, et se précipite, et fond sur le dos du monstre, et plonge tout entier son fer dans ses flancs.
Le monstre, qu'irrite une large blessure, bondit sur l'onde, ou se cache dans les flots, ou s'agite et se roule tel qu'un sanglier que poursuit une meute aboyante. Le héros, par l'agilité de ses ailes, se dérobe à ses dents avides, et de son glaive recourbé le frappe sans relâche sur son dos hérissé d'écailles, dans ses flancs, et sur sa queue, semblable à celle d'un poisson.
Avec des flots de sang le monstre vomissait l'onde, qui rejaillit sur les ailes du héros; il les sent s'appesantir, et n'ose plus s'y confier. Il découvre un rocher dont le sommet domine l'onde tranquille, et disparaît quand la tempête agite les mers; il s'y soutient, et d'une main saisissant la pointe du roc qui s'avance, de l'autre il plonge et replonge son fer dans les flancs du monstre, qui expire sous ses coups redoublés.
Au même instant, le rivage retentit de cris et d'acclamations qui montent jusqu'aux cieux. Céphée et Cassiopée, heureux et pleins de joie, saluent, dans le héros, leur gendre, et le proclament le sauveur de leur maison. Objet et prix de la victoire, Andromède, libre de ses fers, s'avance et vole dans leurs bras.

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