|
V, 409-571
Entre Aréthuse et Cyane, deux écueils forment une étroite
mer. C'est là qu'habite Cyane, la plus belle des Nymphes de Sicile,
et le lac porte son nom. Elle s'élève, de la moitié
du corps, au-dessus des eaux profondes; elle aperçoit le ravisseur,
et s'écrie : "Vous n'irez pas plus loin. Vous ne pouvez,
en dépit de Cérès, être l'époux de
sa fille. Il fallait la demander, et non la ravir. Moi-même (si
pourtant il m'est permis de faire cette comparaison) je fus aimée
d'Anapis, et je l'épousai, vaincue par ses prières, et
non par cet effroi dont la jeune déesse est saisie."
Elle
dit, et étendant ses bras, elle s'oppose à son passage.
Le fils de Saturne ne peut plus retenir sa colère, Il lance d'un
bras nerveux son sceptre dans le fond du lac; la terre frappée
reçoit le char dans ses flancs, et lui ouvre le chemin des Enfers.
La
Nymphe gémit et se plaint de l'enlèvement de Proserpine,
et des droits violés de son onde. Elle conserve en secret dans
son cur une douleur que le temps ne peut guérir. Elle se
fond en pleurs et se dissout dans les mêmes eaux dont elle fut
la divinité. Alors on eût vu tous ses membres s'amollir,
ses os devenir flexibles, ses ongles perdre leur dureté; ses
blonds cheveux, ses doigts légers, ses jambes et ses pieds délicats,
se changer en limpides canaux; ses épaules, son dos, ses flancs,
et son sein, s'écouler en ruisseaux. Ce n'est plus du sang, c'est
de l'eau qui court dans ses veines; et de la Nymphe de l'onde il ne
reste plus rien que la main puisse presser.
Cependant, alarmée du sort de sa fille, Cérès la
cherche en vain. Elle erre par toute la terre et sur toutes les mers,
soit que l'Aurore, aux cheveux brillants de rosée, paraisse à
l'orient, soit que Vesper ramène de l'occident le silence et
les ombres. Elle allume aux feux de l'Etna deux flambeaux de sapin dont
la lumière guide ses pas empressés dans les froides ténèbres
de la nuit : et dès que le soleil a fait pâlir les étoiles,
elle demande sa fille, et jusqu'au retour du soir la redemande encore.
Un jour qu'épuisée de fatigue et dévorée
par une soif ardente, elle ne trouvait aucune onde propice à
ses vux, le hasard découvre à ses yeux le chaume
d'une cabane. Elle frappe à son humble entrée; une vieille
paraît, et voit la déesse qui lui demande une eau pure
pour se désaltérer. Aussitôt elle lui présente
un breuvage d'orge et de lait qu'elle avait préparé. Tandis
que Cérès boit à longs traits, un enfant au cur
dur la regarde avec audace, s'arrête devant elle, et rit de son
avidité.
Cérès ne peut souffrir cette insulte et jette sur l'enfant,
qui parle encore, le reste de son breuvage. Au même instant, son
visage se couvre de taches légères. Ses bras amincis descendent
vers la terre. Une queue termine son corps, qui se rétrécit,
pour qu'il ne puisse nuire. Il est changé en lézard. La
vieille en pleurs s'étonne de ce prodige; elle veut le toucher;
mais il rampe, il fuit, il se cache dans des trous obscurs; et les taches
sur sa peau, semées comme autant d'étoiles, lui ont fait
donner le nom de Stellion.
Je
ne dirai point quelles terres, quelles mers, parcourut la déesse.
L'univers manqua bientôt à ses recherches vaines. Elle
revient enfin dans la Sicile; et tandis qu'elle s'informe toujours du
destin de sa fille, elle arrive au lac de Cyane. Si cette Nymphe eût
conservé sa première forme, elle aurait tout raconté;
mais elle n'a plus ni langue, ni voix. Elle donne cependant des indices
certains. Elle montre à la déesse la ceinture de sa fille
qui, tombée par hasard dans ces ondes sacrées, paraît
encore à leur surface, et flotte à replis sinueux.
Cérès la reconnaît; et comme si alors elle recevait
la première nouvelle de la perte de sa fille, elle arrache ses
cheveux épars; elle frappe et meurtrit son sein. Ignorant en
quel lieu de la terre est Proserpine, elle maudit la terre entière,
accuse son ingratitude, et la déclare indigne de ses bienfaits.
Elle accable surtout de sa haine la Sicile, où elle a trouvé
les premières traces de son malheur. De sa main irritée
elle brise le soc et les instruments du laboureur. Elle frappe de mort
le buf agricole, le colon innocent; et, corrompant les germes,
elle ordonne aux champs d'étouffer ceux qui leur sont confiés.
Ainsi la Sicile perd sa fertilité, si célèbre dans
le monde. Les semences périssent en naissant, brûlées
par les feux du soleil, ou inondées par des torrents de pluie.
Les astres et les vents exercent de funestes influences. D'avides oiseaux
dévorent les grains que l'on confie à la terre; et l'ivraie,
le chardon, et l'herbe parasite, détruisent les moissons.
Cependant
Aréthuse élève sa tête au-dessus de ses ondes.
Elle écarte de la main les cheveux humides qui couvraient, son
visage, et s'écrie : "Mère des fruits de la terre,
mère de Proserpine, que vous avez cherchée dans tout l'univers,
suspendez vos vengeances cruelles : cessez de ravager une contrée
qui n'a point mérité votre courroux. Elle est toujours
fidèle à vos lois, et c'est en dépit d'elle que
son sein s'est ouvert au ravisseur.
|
Ce
n'est point ici pour ma patrie que j'implore votre pitié. Étrangère
dans cette île, Pise m'a vu naître, et je tire mon origine
de l'Élide. Je voyage dans la Sicile; mais cette terre m'est
plus chère qu'aucune autre; j'y ai transporté mes pénates;
j'y ai fixé ma demeure. Ô déesse! daignez l'épargner,
et calmez votre courroux. Lorsque vous serez libre d'inquiétudes,
et que votre front sera moins chargé de soucis, je vous raconterai
comment, du sein de la Grèce, mon onde se fraie sous les mers,
vers l'Ortygie, une route nouvelle. La terre m'ouvre son sein, je coule
à travers ses cavernes profondes, et je reparais enfin dans ce
lieu, où je revois le ciel si longtemps caché à
mes regards. En
traversant ces routes obscures et voisines, des gouffres du Styx, j'ai
vu Proserpine. La tristesse et l'effroi sont encore empreints sur son
visage; mais elle règne dans l'empire des ombres, mais elle est
la puissante épouse du roi des Enfers."
A
ce discours, la déesse étonnée, pareille au marbre
que travailla le ciseau, reste sans mouvement. Le dépit et la
colère succèdent enfin à son égarement.
Elle monte sur son char, qui l'emporte au céleste séjour,
et s'arrêtant devant Jupiter, le visage baigné de larmes,
les cheveux épars : "Souverain des dieux, dit-elle, je viens
t'implorer pour mon sang et pour le tien. Si tu n'as point pitié
d'une mère, que du moins ma fille puisse toucher le cur
de son père. Ne la punis point de me devoir le jour. Je la retrouve
enfin cette fille que j'ai si longtemps cherchée, si pourtant
c'est la retrouver que d'être plus certaine de l'avoir perdue
! si c'est la retrouver que de savoir où elle est ! Je puis pardonner
à Pluton, pourvu qu'il me la rende. Ta fille, car, hélas
! elle n'est plus à moi; ta fille ne peut être la proie
d'un ravisseur".
Jupiter lui répond :" Proserpine est le gage de notre amour,
et l'objet commun de nos soins les plus chers. Mais, s'il faut donner
aux choses leur véritable nom, l'action de Pluton est, non pas
un outrage, mais un excès d'amour. Si vous consentez à
son hymen, un gendre tel que lui ne saurait nous faire rougir. Sans
parler de ses autres avantages, n'est-ce pas assez pour lui d'être
frère de Jupiter ? Mais que lui manque-t-il ? il ne le cède
qu'à moi; et ma puissance absolue, je ne la dois qu'au sort.
Si cependant vous persistez à vouloir arracher votre fille de
ses bras, elle peut encore vous être rendue, pourvu qu'elle n'ait
goûté à aucun fruit dans les Enfers. Tel est l'arrêt
des Parques inflexibles."
Il dit, et Cérès croit déjà ramener sa fille
de l'empire des morts; mais les Destins s'opposent à ses vux.
La jeune déesse a déjà manqué aux conditions
prescrites. Tandis qu'elle erre à l'aventure dans les jardins
de Pluton, elle cueille une grenade, en tire sept grains, et les porte
à sa bouche. Ascalaphus est seul témoin de cette action
de la déesse. On dit qu'une des Nymphes les plus célèbres
de l'Averne, Orphné, lui donna le jour dans un antre sombre qui
baigne l'Achéron, son amant. Ascalaphus a vu Proserpine, il la
décèle, et lui ôte ainsi tout espoir de retour.
La reine de l'Érèbe gémit, et change en un vil
oiseau son profane délateur. Elle arrose sa tête de l'eau
du Phlégéthon; et sa tête ne montre plus qu'un bec
crochu, des plumes, et de grands yeux. Il se dépouille de sa
forme naturelle; il s'élève nonchalamment sur des ailes
jaunâtres. Sa tête grossit, ses ongles s'allongent et se
recourbent. Il agite pesamment le plumage qui couvre ses bras engourdis.
Hideux hibou, oiseau des ténèbres, il n'annonce que des
malheurs; il ne présente aux mortels que de sinistres présages.
Ascalaphus peut paraître avoir mérité ce prix de
son indiscrétion. Mais vous, fille d'Acheloüs, d'où
vous viennent, avec un visage de vierge, ces pieds d'oiseaux et ces
ailes légères ? serait-ce, ô doctes Sirènes,
parce que, fidèles compagnes de Proserpine, vous suiviez ses
pas, lorsque, dans les campagnes d'Henna, elle cueillait les fleurs
du printemps ? Après avoir vainement parcouru toute la terre
pour retrouver la déesse, vous voulûtes la chercher sur
les vastes mers, et vous implorâtes des ailes. Vous éprouvâtes
des dieux faciles. Ils exaucèrent vos vux; et, pour conserver
vos chants, dont la mélodie charme l'oreille, ils vous laissèrent
des humains les traits et le langage.
Cependant,
arbitre équitable des différends de Pluton et de Cérès,
Jupiter entre elle et lui veut partager l'année. Il ordonne que
Proserpine prenant place tour à tour parmi les divinités
des deux empires, accorde six mois à sa mère, et six mois
à son époux. Alors le calme renaît dans l'âme
de Cérès, et son visage a repris son auguste sérénité.
Son front, qui eût pu paraître nébuleux même
au sombre monarque des Enfers, s'est éclairci, pareil à
l'astre du jour qui sort vainqueur des nuages qui le cachaient, et reparaît
avec tout son éclat.
|