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VI, 146-312
La Lydie frémit
de ce châtiment*. La Renommée
en porta le bruit dans les villes de la Phrygie, et le propagea dans
tout l'univers.
Niobé, avant son hymen, et lorsqu'elle habitait encore Sipyle,
dans la Méonie, avait connu la malheureuse Arachné; mais
elle apprit son malheur, qu'elle regarda comme le châtiment d'une
fille vulgaire, et n'en retira pas cette leçon qu'il lui convenait
de s'abaisser devant les dieux, et d'être moins superbe dans ses
discours. Tout contribuait à la rendre présomptueuse et
vaine; mais quoique son amour-propre en fût flatté, ce
n'étaient ni les murs bâtis aux accords de la lyre de son
époux, ni le sang des dieux qui coulait dans ses veines, ni le
sceptre des rois, qui l'enivraient d'un orgueilleux délire :
c'étaient ses enfants; et Niobé eût pu être
la plus heureuse des mères, si elle n'eût été
elle-même trop fière de ce bonheur.
La fille de Tirésias, Manto, qui connaît l'avenir, agitée
par un esprit divin, prédisait un jour dans la rue de Thèbes
: "Isménides, criait-elle, courez ceindre vos têtes
de laurier ! empressez-vous ! offrez vos vux ! faites fumer l'encens
aux autels de Latone et de ses enfants ! C'est Latone elle-même
qui vous le commande par ma voix" ! Elle dit : les Thébaines
obéissent. Elles couronnent leur front du feuillage sacré.
L'encens fume sur les autels, et la prière monte avec lui vers
les cieux.
Cependant Niobé s'avance au milieu de sa nombreuse cour. On la
reconnaît à sa robe de pourpre tissue d'or. Belle, malgré
sa colère, elle agite sa tête superbe et ses cheveux sur
son épaule ondoyants. Elle s'arrête, et promenant devant
elle l'orgueil de ses regards : "Quelle est, s'écria-t-elle,
votre folie ? pourquoi préférer ainsi les dieux qu'on
vous annonce aux dieux que vous voyez ? pourquoi Latone a-t-elle des
autels, tandis que j'en attends encore ? Moi ! fille de Tantale, qui
seul de tous les mortels fut admis à la table des dieux ! moi,
fille d'une sur des Pléiades, et petite-fille d'Atlas,
qui sur sa tête soutient l'axe des cieux ! moi, dont le père
fut fils de Jupiter ! moi, dont Jupiter est encore le
beau-père* ! "
"Les peuples de la Phrygie sont soumis à mes lois. Je règne
dans le palais de Cadmus. Ces murs, qui s'élevèrent aux
accords de mon époux, et les Thébains qui les habitent,
reconnaissent son pouvoir et le mien. Je possède d'immenses richesses
qui s'offrent partout à mes regards. J'ai les traits et la majesté
d'une déesse. Ajoutez à tant d'éclat sept filles
et sept fils; ajoutez bientôt sept gendres et sept brus; et demandez
ensuite d'où peut naître mon orgueil !"
"Je ne sais pourquoi vous osez me préférer une Titanide,
la fille de Céus, Latone, à qui la Terre refusa une retraite
où elle pût enfanter. Votre divinité ne put trouver
un asile ni dans le ciel, ni sur la terre, ni sur les mers. Elle fut
exilée du monde jusqu'à ce que Délos, touchée
de ses malheurs, et, pour arrêter sa course vagabonde, lui dit
: "Vous errez sur la terre, comme moi sur les mers"; et elle
lui offrit son sein mobile et flottant sur les ondes. Latone y devint
mère de deux enfants. Mais ce n'est que la septième partie
de ceux qui me doivent le jour. Je suis heureuse : qui pourrait le nier
? Je serai toujours heureuse : qui oserait en douter ? C'est ma fécondité
qui assure mon bonheur. Je suis au-dessus des revers de la fortune.
Quelque bien qu'elle puisse m'ôter, elle m'en laissera toujours
plus que n'en possède Latone; et ma félicité est
trop élevée pour que rien puisse désormais en borner
le cours. Quand même dans ce peuple d'enfants le Destin m'en ravirait
plusieurs, je ne serai jamais réduite, comme Latone, à
n'en avoir que deux. Ah ! combien elle sera toujours éloignée
du nombre qui me restera ! Allez donc : détachez de vos fronts
ces couronnes, et cessez des sacrifices vains".
Les Thébaines obéissent. Elles détachent le laurier
qui ceint leurs cheveux; elles interrompent leurs sacrifices; mais elles
continuent d'adorer la déesse en silence.
Latone
est indignée. Elle se transporte sur le sommet du Cynthe, et
parle ainsi à ses enfants : "C'est en vain que je suis votre
mère ! c'est en vain que, fière de votre naissance, je
croyais ne céder qu'à l'auguste Junon. Je doute maintenant
de ma divinité. Si vous ne les protégez, on va s'éloigner
des autels où, depuis tant de siècles, on m'adresse des
vux. Mais ce n'est pas tout encore. La fille de Tantale ajoute
l'insulte à son impiété. Elle ose vous préférer
ses enfants; et, imitant le crime de son père, elle ose me mépriser,
se comparer à moi, et flétrir ma maternité d'un
reproche odieux. Je suis à peine mère, dit-elle ! Ah !
puisse-t-elle incessamment l'être moins que moi-même."
La déesse allait ajouter la prière à ce discours
:
"C'en est assez, dit Apollon : une plus longue plainte retarderait
la vengeance" -
"
C'en est assez, s'écrie Diane" !
et
l'un et l'autre, cachés dans un nuage, s'élancent rapidement
dans les airs, et arrivent sur les remparts thébains.
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Hors des portes s'étend
une plaine immense, sans cesse foulée par les chevaux rapides,
sans cesse aplanie par les chars qui volent sur l'arène. C'est
là que s'étaient rendus les enfants de Niobé, montés
sur des coursiers ardents que pare la pourpre de Tyr, et qui obéissent
à des freins d'or.
Tandis qu'Ismène, le premier qui fit sentir à Niobé
l'orgueil d'être mère, modérant ses coursiers écumants,
tourne et retourne en cercle, il jette un cri soudain. Un trait mortel
le frappe et pénètre son cur. Sa main mourante abandonne
les rênes; il penche lentement à gauche; il tombe, et ses
yeux se couvrent des ombres de la mort.
Au bruit du trait fatal qui siffle et résonne dans l'air, Sipyle
presse son coursier : tel qu'un pilote qui, présageant la tempête,
à l'aspect du nuage menaçant, déploie toutes ses
voiles et appelle le rivage : tel Sipyle presse sa fuite. Mais le trait
inévitable le suit; il frémit sur sa tête, s'y fixe,
et sort par sa bouche sanglante. Le cou tendu, il courait penché
sur son coursier. Il glisse sur la crinière, et tombe, et roule
sur l'arène.
L'infortuné Phédime, et Tantale, qui porte le nom de son
aïeul, après avoir terminé leur course, exerçaient
à la lutte leur force et leur adresse. Ils aiment ces jeux d'une
jeunesse ardente et vigoureuse. Déjà leurs seins se touchaient
fortement pressés. Un même trait les atteint, les perce
l'un et l'autre. En même temps ils gémissent, ils tombent;
leurs corps sont encore entrelacés. En même temps ils ferment
les yeux et descendent chez les morts.
Alphénor, qui les voit expirants, se frappe, se meurtrit, accourt,
soulève leurs corps glacés, veut les réchauffer,
les embrasse, et meurt dans ce pieux devoir. Un trait lancé par
Apollon lui perce le sein. Le fer qu'il en retire entraîne une
partie du poumon. Son sang jaillit, et son âme s'évapore
dans les airs.
Le jeune Damasichthon ne meurt pas d'une seule blessure. Une flèche
le frappe entre le genou et les nuds souples de son jarret nerveux.
Tandis que sa main veut arracher le trait fatal, un nouveau trait l'atteint
à la gorge : le sang qui s'élance avec force repousse
le trait, et retombe avec lui.
Le dernier de tous, Ilionée, élève en vain ses
bras vers le ciel, et lui adresse d'inutiles prières : "Pardonnez,
grands dieux", s'écriait-il, ignorant qu'il n'en avait que
deux à fléchir. Apollon fut ému; mais il n'était
plus temps. La flèche meurtrière était déjà
lancée; elle frappe légèrement au cur de
cet enfant, qui expire dans de moindres douleurs.
Bientôt la Renommée, les cris du peuple, et le deuil de
la cour, annoncent à Niobé le meurtre rapide de ses enfants;
elle s'étonne, elle s'indigne que les Dieux aient eu tant d'audace
et tant de pouvoir. En même temps elle apprend qu'Amphion, son
époux, vient de terminer, par le fer, sa vie et sa douleur.
Oh ! qu'en ce moment Niobé était différente de
cette reine superbe qui éloignait le peuple des autels de Latone
! Niobé, qui portait sa tête altière dans les murs
de Thèbes, Niobé, enviée par les flatteurs qui
formaient son cortège, de ses ennemis même pourrait maintenant
obtenir la pitié. Elle presse, elle embrasse les corps glacés
de ses enfants; elle leur donne les derniers baisers. Levant ensuite
vers le ciel ses bras décolorés : "Jouis, s'écrie-t-elle,
cruelle Latone ! jouis de ma douleur. Assouvis ton cur de mes
larmes. Repais ce cur barbare du sang de mes enfants. Je souffre,
et tu triomphes, implacable ennemie. Tu triomphes ! Mais que dis-je
? si mon malheur est extrême, moins heureuse que moi, tu me cèdes
encore; et, après tant de funérailles, je l'emporte sur
toi."
Elle parle, et déjà résonne dans l'air l'arc tendu
par la main de Diane. Les Thébains ont frémi : Niobé
seule est intrépide. L'excès du malheur ajoute à
son audace. Couvertes de longs voiles de deuil, les cheveux épars,
ses filles étaient debout rangées autour des lits funèbres
de leurs malheureux frères. Soudain, l'une d'elles frappée
arrache de son sein le trait déchirant, tombe sur le corps d'un
de ses frères, et meurt en l'embrassant. Une autre s'efforçait
de consoler sa mère infortunée; elle parlait encore, elle
expire atteinte par une invisible main. L'une tombe en fuyant; une autre
succombe à ses côtés; une autre en vain se cache;
une autre tremble, et ne peut éviter son destin. Une seule restait.
Sa mère la couvre de tout son corps, de tous ses habits, et s'écrie
: "De sept filles que j'eus, ah ! laisse-m'en du moins une : je
n'en demande qu'une, et la plus jeune encore !"
Mais tandis qu'elle implorait Latone, cette tendre et dernière
victime expirait dans ses bras. Veuve de son époux, ayant perdu
tous ses enfants, Niobé s'assied au milieu d'eux. Tant de malheurs
ont épuisé sa sensibilité. Déjà le
vent n'agite plus ses longs cheveux. Son sang s'est arrêté,
et son visage a perdu sa couleur. Son il est immobile. Tout cesse
de vivre en elle. Sa langue se glace dans sa bouche durcie. Le mouvement
s'arrête dans ses veines. Sa tête n'a plus rien de flexible;
ses bras et ses pieds ne peuvent se mouvoir. Ses entrailles sont du
marbre. Cependant ses yeux versent des pleurs. Un tourbillon l'emporte
dans sa patrie. Là, placée sur le sommet d'une montagne,
elle pleure encore, et les larmes coulent sans cesse de son rocher.
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