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VII, 1-149
Déjà le
navire qui portait les héros de la Grèce fendait les mers
de Scythie; déjà les enfants de Borée avaient délivré
des cruelles Harpies le malheureux Phinée, qui, privé
de la clarté des cieux, traînait une vieillesse importune
dans une nuit éternelle; et, vainqueurs sous Jason de grands
et de nombreux travaux, ils voyaient enfin les eaux rapides du Phase,
et touchaient aux rives de Colchos.
Ils demandaient au roi qu'on leur livrât la toison du bélier
que Phryxus laissa dans ses états; et tandis qu'Aétès
leur fait connaître les dangers qu'ils auront à surmonter
pour l'obtenir, Médée, sa fille, voit Jason, et s'enflamme.
Elle combat, elle résiste : mais, voyant enfin que la raison
ne peut triompher de son amour : "Médée, s'écrie-t-elle,
c'est en vain que tu te défends. Je ne sais quel dieu s'oppose
à tes efforts. Le sentiment inconnu que j'éprouve est
ou ce qu'on appelle amour, ou ce qui lui ressemble; car enfin, pourquoi
trouvé-je trop dure la loi que mon père impose à
ces héros ! loi trop dure en effet. Et d'où vient que
je crains pour les jours d'un étranger que je n'ai vu qu'une
fois ? d'où naît ce grand effroi dont je suis troublée
? Malheureuse ! repousse, si tu le peux, étouffe cette flamme
qui s'allume dans ton coeur. Ah ! si je le pouvais, je serais plus tranquille.
Mais je ne sais à quelle force irrésistible j'obéis
malgré moi. Le devoir me retient, et l'amour m'entraîne.
Je vois le parti le plus sage, je l'approuve, et je suis le plus mauvais.
Eh ! quoi, née du sang des rois, tu brûles pour un étranger
! tu veux suivre un époux dans un monde qui t'est inconnu! Mais
les états de ton père ne peuvent-ils t'offrir un objet
digne de ton amour ? Que Jason vive, ou qu'il meure, que t'importe !
C'est aux dieux d'ordonner de son sort. Qu'il vive toutefois ! Sans
aimer Jason, je puis former ce vu. Car enfin, quel crime a-t-il
commis ? Où donc est le barbare que ne pourraient émouvoir
et sa jeunesse, et sa naissance, et sa vertu ? et n'eût-il pour
lui que sa beauté, sa beauté suffirait pour intéresser
et plaire; et, je l'avouerai, je n'ai pu me défendre contre sa
beauté !
Mais si je ne viens à son secours, il sera étouffé
par les flammes que vomissent les taureaux; ou il deviendra la proie
du terrible dragon; ou s'il le dompte, il succombera sous les traits
homicides des guerriers que la terre enfantera. Et je le souffrirais
! Une tigresse m'aurait donc portée dans ses flancs ! j'aurais
donc un cur plus dur que le bronze et les rochers ! Il ne me resterait
qu'à souiller mes yeux du spectacle de son trépas; faudrait-il
encore que j'excitasse contre lui ces taureaux indomptables, ces terribles
enfants de la terre, et ce dragon que jamais n'atteignit le sommeil
? Que les dieux réservent à Jason un destin plus prospère
! Mais ce n'est pas aux dieux que je dois le demander : c'est de moi
que Jason doit l'attendre. Eh ! quoi, trahirais-je ainsi celui qui m'a
donné le jour ! et cet étranger, que je connais à
peine, sauvé par mon secours, s'éloignerait sans moi de
ces rivages; il deviendrait l'époux d'une autre que moi; et moi,
Médée, je resterais ici abandonnée à ma
douleur ! Ah ! s'il était capable de cette lâche perfidie;
s'il pouvait me préférer une autre femme, qu'il périsse,
l'ingrat ! Mais non, cette noblesse, cette beauté, ces grâces
qui brillent en lui, tout m'assure qu'il ne peut être un perfide,
et qu'il n'oubliera point mes bienfaits. D'ailleurs avant de le servir
j'exigerai qu'il me donne sa foi, et les dieux seront témoins
et garants de ses serments. Bannis donc, Médée, une crainte
frivole, et, sans différer davantage, hâte-toi : Jason
tiendra tout de tes mains. Des nuds solennels l'uniront à
toi pour toujours. Le nom de sa libératrice sera désormais
immortel; et les mères des héros qui l'accompagnent le
célébreront dans toute la Grèce.
"Ainsi donc je vais quitter et ma sur, et mon frère,
et mon père, et mes dieux, et la terre où je suis née
! Mais qu'est-ce que j'abandonne ? mon père est inhumain; cette
terre est barbare; mon frère est encore au berceau; ma sur
me favorise par ses vux, et j'obéis au plus puissant des
dieux, que je porte en mon sein. Je fais donc une perte légère,
et je suis de grandes destinées. J'acquiers la gloire de sauver
l'élite de la Grèce. Je vais voir des climats plus heureux,
des villes dont la renommée est venue jusqu'en ces lieux, des
murs nouvelles, des arts, et des peuples nouveaux. Je posséderai
enfin ce fils d'AEson, que je préfère à ce que
l'univers a de plus précieux. Heureuse avec cet époux,
et chère aux dieux, dont j'égalerai la gloire, mon orgueil
s'élèvera jusqu'aux cieux. Je sais que la mer est couverte
d'écueils, dangereux; que Carybde, toujours redoutable aux nautoniers,
engloutit, autour d'eux, et revomit l'onde tournoyante; que l'avide
Scylla a ses flancs ceints de chiens dévorants dont l'affreux
aboiement retentit au loin sur les mers de Sicile. Mais, unie au héros
que j'aime, et reposant sur son sein, je traverserai les vastes mers
sans effroi. Et que pourrais-je redouter dans ses bras ? ou, si je dois
craindre, ce ne sera que pour mon époux. Ton époux ! Eh
! quoi, Médée, tu lui donnes ce nom ! ainsi tu couvres
ta faiblesse du nom sacré de l'hymen ! Ah ! vois combien est
horrible ce que tu médites, et fuis le crime, tandis qu'il en
est temps."
Elle dit : le devoir, la piété, la pudeur, se présentent
à son esprit agité; et, déjà désarmé,
l'amour semblait prêt à s'éloigner. Elle allait
aux autels antiques que la terrible Hécate, sa mère, cache
dans la secrète horreur d'un bois solitaire. Elle sentait se
ralentir le feu qui la consume; et la raison reprenait son empire :
elle voit le fils d'Éson, et sa flamme se rallume.
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Une subite
rougeur anime ses traits; une subite pâleur les décolore.
Ainsi qu'une légère étincelle, cachée sous
la cendre, se ranime à l'haleine des vents, croît, s'étend,
et forme bientôt un vaste embrasement; ainsi l'amour affaibli
dans son cur reprend une nouvelle force à l'aspect du héros.
Et par hasard en ce jour la beauté de Jason paraissait relevée
d'un nouvel éclat; elle semblait excuser son amante. Médée
fixe les yeux sur lui, comme si elle le voyait pour la première
fois. Dans son égarement, ce n'est plus un mortel qu'elle croit
voir; elle ne peut se lasser de l'admirer. Mais quand Jason commence
à lui parler, quand il prend sa main, qu'il implore son secours,
d'une voix tendre et suppliante, et qu'il promet en même temps
et son cur et sa foi, les yeux de Médée se remplissent
de larmes.
"Je sais, dit-elle, ce que je devrais faire. Ce n'est pas mon ignorance
qui m'égare, c'est mon amour. Vous serez sauvé par mes
soins. Mais lorsque vous aurez triomphé, songez à garder
vos serments". Le héros jure par Hécate, adorée
dans ce bois sous trois formes différentes. Il atteste le Soleil,
qui voit tout et qui donna le jour au prince qu'il choisit pour son
beau-père. Il jure enfin par sa fortune et par tous les dangers
auxquels il vient de s'exposer. Son amante le croit; elle lui donne
des herbes enchantées; il apprend l'usage qu'il en doit faire;
et, rempli de joie, il va rejoindre les compagnons de ses travaux.
Déjà l'Aurore avait fait pâlir les astres de la
nuit. Le peuple de Colchos accourt vers le champ consacré au
dieu Mars; il se place sur les collines qui le dominent. Couvert d'une
robe de pourpre, et portant un sceptre d'ivoire, le roi s'assied au
milieu de sa cour.
Alors se précipitent sur l'arène les taureaux aux pieds
d'airain. Ils vomissent, en longs tourbillons, la flamme par leurs naseaux.
L'herbe que touche leur haleine s'embrase. Comme on entend les feux
ardents gronder dans la fournaise; comme la chaux, par l'onde arrosée,
se dissout, et bouillonne, et frémit, les taureaux roulent les
feux enfermés dans leurs flancs, et les font mugir dans leurs
gosiers brûlants. Cependant le fils d'Éson marche contre
eux avec audace. Soudain ils lui présentent et leurs fronts terribles,
et leurs cornes armées de fer. Ils frappent du pied la terre,
et remplissent les airs de poudre, de fumée, et d'affreux mugissements.
Tous les Grecs ont frémi. Le héros s'avance. Il ne sent
point des taureaux la brûlante haleine; tant les herbes qu'il
reçut ont des charmes puissants ! Il flatte d'une main hardie
leurs fanons pendants. Il les soumet au joug, il les presse, il les
guide, et plonge le soc dans un champ que le fer n'a jamais sillonné.
Le peuple admire ce prodige. Les compagnons du héros, par des
cris de joie, excitent son courage. Jason prend alors les dents du dragon
de Mars dans un casque d'airain; il les sème dans les sillons
qu'il vient d'ouvrir. Ces terribles semences sont imprégnées
d'un venin puissant. La terre les amollit. Elles croissent, s'étendent,
et forment une moisson d'hommes nouveaux. Comme l'enfant renfermé
dans le sein de sa mère, s'y développe par degrés,
et ne vient au monde qu'après avoir reçu la forme qui
lui convient; ces semences confiées à la terre ne sortent
de son sein fécond que lorsqu'elles ont pris une figure humaine.
Mais, ô prodige encore plus grand ! ces hommes secouent avec fierté
les armes qui sont nées avec eux.
A l'aspect de leurs dards tournés contre le fils d'AEson, les
Grecs perdent courage, et sont consternés. Médée
elle-même, qui a travaillé à la sûreté
du héros, frémit en le voyant seul attaqué par
tant d'ennemis. Elle pâlit, ses genoux fléchissent, son
sang refroidi s'arrête dans ses veines; et craignant que les sucs
enchantés dont elle arma Jason n'aient pas assez de pouvoir,
elle prononce des paroles magiques, elle appelle à son secours
tous les secrets de son art. Jason lance un caillou pesant au milieu
des guerriers. Ainsi soudain il détourne contre eux-mêmes
les combats et la mort dont ils le menaçaient; soudain ces frères
belliqueux, enfants de la Terre, s'attaquent, se détruisent,
et périssent victimes de leurs propres fureurs. Les Grecs célèbrent
à grands cris la victoire de leur chef. Ils s'empressent autour
de lui; ils le serrent dans leurs bras. Et toi aussi, Médée,
tu voudrais embrasser le vainqueur; la pudeur te retient : le vainqueur
t'eût embrassée lui-même. Mais si le soin de ta renommée
t'arrête, tu te réjouis du moins en secret, et ce sentiment
t'est permis. Tu t'applaudis de tes enchantements; tu rends grâces
aux dieux qui les ont fait naître à ta voix.
Jason devait encore, par les herbes enchantées, assoupir le dragon
vigilant, à la tête écaillée, aux dents de
fer, à la langue aux triples dards, monstre horrible qui garde
la toison. Le héros verse sur lui des sucs qui ont la même
vertu que les eaux du Léthé. Trois fois il prononce des
mots assoupissants, qui pourraient apaiser les flots tumultueux des
mers, et suspendre les fleuves dans leur cours. Un sommeil jusqu'alors
inconnu charge les yeux du monstre, et le héros enlève
la toison. Fier de sa conquête, et plus encore de celle dont elle
est le bienfait, il remonte sur son vaisseau, et arrive avec son épouse
dans les ports d'Iolchos.
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