LIVRE VIII (Extrait -Traduction de Villenave 1806)

Les chiffres au début du passage indiquent le N° des vers correspondants des Métamorphoses.

THESEE ET SCYLLA

 

VIII, 1-151

Déjà l'étoile de Vénus a chassé la nuit sombre et ramené le jour. L'Eurus tombe; les nuages humides s'élèvent dans les airs, et l'Auster paisible ouvre un chemin facile sur les flots mollement agités. Les envoyés d'Athènes et les soldats d'Éaque montent sur leurs vaisseaux; ils partent; et plutôt qu'ils n'osaient l'espérer, ils entrent au port désiré.
Cependant Minos ravage les côtes de Mégare. Il porte bientôt la guerre et toutes ses fureurs sous les murs de cette ville que bâtit Alcathoé, où règne Nisus, Nisus, qui, parmi ses cheveux blancs, cache un cheveu de pourpre auquel est attaché le salut de l'empire. Pour la sixième fois Phébé renouvelait son croissant, et le Destin des combats, servant ou trahissant tour à tour les deux partis, tenait encore la victoire incertaine.

Sur les remparts de Mégare s'élevait une tour, où l'on dit que le fils de Latone déposa sa lyre d'or; les murs ont retenu les sons de cette lyre. C'est là que la fille de Nisus, longtemps avant la guerre, se plaisait à lancer des cailloux légers sur la pierre sonore; c'est là que, pendant la guerre, elle venait voir balancer la fortune dans les sanglants travaux de Mars. Déjà la longue durée du siège de Mégare lui avait appris les noms des principaux guerriers. Elle distinguait les soldats de Crète, et leurs armes, et leurs coursiers. Elle connaissait surtout Minos, et plus qu'elle n'eût dû le connaître. S'il couvre sa tête d'un casque surmonté d'un panache flottant, elle le trouve beau sous le casque; s'il prend son bouclier où l'or étincelle, le bouclier sied à son audace; s'il lance au loin un javelot, elle admire en lui l'accord de la force et de l'adresse; s'il place sur son arc tendu une flèche rapide, c'est l'air et l'attitude d'Apollon quand il lance ses traits. Mais lorsque son front n'est plus armé de l'airain qui le couvre dans les combats; lorsqu'il paraît revêtu d'une robe de pourpre, pressant les flancs d'un superbe coursier, et gouvernant le frein que mord une bouche écumante, alors la fille de Nisus se possède à peine, et ne peut maîtriser le trouble dont son esprit est agité. Elle porte envie au javelot qu'il touche, aux rênes que dirige sa main.

Souvent elle voudrait, s'il lui était permis de céder à son penchant, porter ses pas timides au milieu des escadrons ennemis, s'élancer du haut de la tour dans le camp des Crétois, ouvrir à Minos la ville de Mégare et ses portes d'airain, et faire plus encore, si Minos l'exigeait. Un jour qu'assise elle tenait ses regards attachés sur la tente du roi de Crète : "Dois-je, dit-elle, me réjouir ou m'affliger de cette guerre funeste ? Je ne sais. C'est un malheur d'avoir pour ennemi le héros qu'on adore. Mais si Minos n'eût point attaqué Mégare, aurais-je connu Minos ? En m'acceptant pour otage, il pourrait déposer les armes; je deviendrais sa compagne et le gage de la paix.
"Si celle qui te donna le jour, ô le plus beau des mortels, fut aussi belle que toi, elle mérita qu'un dieu brûlât pour elle. Que je serais heureuse, si, portée sur des ailes, je pouvais traverser les airs, voler jusqu'au camp des Crétois, déclarer ma flamme, et demander à quel prix j'obtiendrais le plus tendre retour ! J'accorderais tout, tout, excepté de trahir mon père. Périsse plutôt le bonheur que j'attends, s'il doit être acheté par la trahison. Mais souvent on a vu, par la clémence du vainqueur, les vaincus plus heureux après la guerre qu'ils ne l'étaient pendant la paix.
"Certes, Minos a pour lui la force et la justice. Il veut venger la mort de son fils. Sa cause et ses armes l'emporteront; nous serons vaincus, je le crois; et si tel doit être notre destin, pourquoi Minos devrait-il à Mars une ville qu'il peut devoir à l'amour ? Ne vaut-il pas mieux qu'il triomphe sans retard, sans carnage, sans qu'il me faille trembler pour ses jours ? Ah ! Minos, je crains qu'un guerrier imprudent ne te blesse au milieu des hasards; car s'il te connaissait, quel ennemi serait assez barbare pour diriger contre toi ses homicides traits ? Oui, je l'ai résolu, je te livrerai, avec moi, ma patrie pour dot. Ainsi je mettrai fin à cette guerre cruelle. Mais est-ce donc assez de le vouloir ? Une garde puissante veille aux portes de Mégare, et mon père en garde les clefs. Mon père ! infortunée ! c'est lui seul que je crains. Lui seul arrête mes desseins et s'oppose à mes vœux. Plût aux dieux que je n'eusse point de père ! Mais chacun, quand il veut, devient un dieu pour lui-même. La fortune rejette les lâches qui se bornent à faire des vœux. Une autre à ma place, brûlant des mêmes feux, eût depuis longtemps méprisé tous les obstacles, et tout osé pour les surmonter. Et pourquoi une autre aurait-elle plus de courage que moi ? Je braverais, je le sens, et le fer et la flamme; je n'ai cependant à craindre, dans mon entreprise, ni la flamme, ni le fer. Il ne me faut qu'un cheveu de mon père. Ce cheveu de pourpre est plus précieux pour moi que tous les trésors. Il doit me rendre heureuse, et combler tous mes vœux".

 

Tels étaient ses discours, quand la nuit, qui nourrit des mortels la sombre inquiétude, vient, et par ses ténèbres accroît et favorise l'audace de Scylla. C'était l'heure du premier repos, lorsque le sommeil commence à délasser les corps des fatigues du jour. Elle approche en silence du chevet de son père, et sa main, ô crime ! sa main détache le cheveu fatal. Fière de cette proie funeste, larcin sacrilège, elle l'emporte, sort de Mégare, traverse sans effroi le camp ennemi, se présente à Minos, qui frémit de la voir, et lui tient ce discours :

"L'amour m'a fait commettre un crime. Je suis Scylla, la fille de Nisus. Je te livre mon père et ma patrie. Ton cœur est la seule récompense que j'exige de toi. Prends ce cheveu de pourpre; reçois-le comme un gage de ma foi. Ce n'est pas un cheveu seul que je te livre, c'est mon père lui-même".
Elle dit, et sa main criminelle offrait cet horrible présent. Minos le repousse, et s'écrie, indigné d'un forfait aussi inouï :
"Fille dénaturée, opprobre de notre âge, que les dieux te rejettent de ce monde, ouvrage de leurs mains ! que la terre, que la mer te refuse un asile ! Fuis ! La présence d'un monstre tel que toi ne souillera jamais l'île qui est mon empire, et qui fut le berceau de Jupiter".

Il dit : et maître de la ville, lorsqu'il a donné de sages lois aux Mégariens soumis, il ordonne à sa flotte de lever l'ancre, aux rameurs de sillonner les flots. Scylla, qui voit s'enfler les voiles, et qui perd le prix qu'elle attendait de son crime, lasse enfin de prier, se livre aux aveugles transports de sa colère; et, les bras tendus vers les vaisseaux qui s'éloignent, et dans sa fureur s'arrachant les cheveux :
"Où fuis-tu, s'écrie-t-elle ? tu abandonnes celle par qui tu as vaincu, celle qui put te préférer à sa patrie et à son père ! où fuis-tu barbare ? ta victoire est le crime de Scylla, mais elle est aussi le bienfait que tu lui dois. Hélas ! ni mes dons, ni mon amour, n'ont pu te toucher ! ce que j'ai fait pour toi t'a rendu mon seul refuge et ma seule espérance : et si tu m'abandonnes, où sera mon recours ? ma patrie ? elle n'est plus, ou si elle est encore, ma trahison m'en a bannie sans retour; mon père ? je te l'ai livré; son peuple ? il doit me haïr; les villes voisines ? elles redoutent l'exemple de ma trahison. Pour m'ouvrir les portes de Crète, je me suis fermé le reste de l'univers.
"Si tu me défends les rivages de ton île, si tu m'abandonnes, ingrat ! non, tu n'es point le fils d'Europe; tu naquis dans les déserts de la Libye; ou les tigres d'Arménie, ou l'horrible Charybde t'ont porté dans leurs flancs; non, Jupiter n'est point ton père; ta mère ne fut point trompée par le taureau qui cachait le maître des dieux. C'est une fable vaine qu'on inventa pour illustrer ton origine. Ton véritable père fut un taureau sauvage et sans amour. Ô mon père ! ô Nisus ! vengez-vous. Réjouissez-vous, peuple que j'ai trahi. J'ai mérité ma destinée, je l'avoue; j'ai mérité de mourir. Que quelqu'un de ceux dont mon impiété a causé la ruine m'arrache le jour ! Mais toi, qui triomphas par mon crime, pourquoi t'es-tu chargé de le punir ? Ce crime envers mon père et ma patrie fut un bienfait pour toi. Que tu méritas bien d'avoir pour épouse cette infâme adultère qui, trompant un taureau farouche, porta dans son sein le fruit monstrueux de ses exécrables amours ! Mais, hélas ! mes cris arrivent-ils jusqu'à toi, et les vents n'emportent-ils pas avec tes vaisseaux mes plaintes inutiles ? Je ne m'étonne plus que Pasiphaé t'ait quitté pour un taureau : il n'avait pas ta barbarie. Malheureuse que je suis ! il se hâte, il s'éloigne du bord; il presse les matelots; l'onde retentit sous la rame. Il quitte en même temps et ma patrie et moi. Mais, ingrat ! ta résistance est vaine; je te suivrai malgré toi. J'embrasserai la poupe de ton. vaisseau, et je serai portée sur la vaste mer".

Elle dit, et s'élance dans les flots. Elle suit les voiles de Crète; l'amour soutient sa force et son courage; elle atteint la flotte, et s'attache à la poupe du vaisseau de Minos.

Son père l'aperçoit : il planait déjà dans les airs; et, couvert d'un plumage fauve, il était changé en aigle de mer. Il s'élance sur sa fille pour la déchirer à coups de bec. Saisie d'effroi, Scylla quitte la poupe, mais en tombant, elle se soutient sur l'onde, et ne l'effleure pas. Oiseau léger, elle vole, et son nouveau nom, Ciris, rappelle encore le crime qu'elle a commis.

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