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IX, 98-133
Mais toi, farouche
Nessus, qui aimas aussi la belle Déjanire, tandis que tu fuyais
avec elle, Hercule t'atteignit d'une flèche rapide, et tu péris
victime de ton amour.
Le fils de Jupiter retournait aux murs thébains avec sa nouvelle
épouse; il était arrivé sur les bords de l'impétueux
Événus, qui, grossi par les pluies d'hiver, roulant ses
flots tournoyants, opposait aux voyageurs sa terrible barrière.
Tranquille pour lui-même, le héros tremblait pour Déjanire.
Nessus se présente; fier de sa force, et connaissant tous les
gués du fleuve : "Alcide, dit-il, confiez à mes soins
la fille d'Oenée; je la porterai sur l'autre rive, tandis que,
surmontant les flots, vous pourrez nous rejoindre à la nage."
Hercule lui remet son épouse pâle de crainte, redoutant
et le fleuve et le Centaure qui la portait. Alors le héros, chargé
de son pesant carquois et de la peau du lion de Némée
(car sur le bord opposé il avait déjà jeté
son arc et sa massue) : "Si des fleuves, dit-il, m'ont cédé
la victoire, osons les vaincre encore."
Il ne balance plus, et, sans chercher l'endroit où l'onde a moins
de violence, il lutte contre ses efforts : il les surmonte; et déjà
il était sur l'autre rive; il relevait son arc, lorsqu'il en
tend les cris de Déjanire. Nessus ravissait le dépôt,
qui lui fut confié : "Arrête, crie Hercule : où
t'entraîne une téméraire confiance dans ta course
rapide ? C'est à toi que je parle, centaure Nessus : arrête,
et respecte mon bien; et si, sans égard pour moi, tu persistes
dans ton dessein, que la roue infernale de ton père t'apprenne
du moins à éviter des amours criminelles ! En vain tu
prétends m'échapper; en vain tu comptes sur la vitesse
de tes pieds : ce n'est pas avec les miens que je songe à t'atteindre,
mais c'est avec mon arc et ce trait qui va te frapper ". Il dit
: l'arc siffle, et le trait a suivi sa parole; il atteint le Centaure
fuyant, perce son dos, et traverse son sein : Nessus avec effort le
retire. Le sang jaillit de sa double blessure, et se mêle aux
poisons de l'hydre dont le dard est souillé : "Ah ! du moins,
dit-il en lui-même, ne mourons pas sans vengeance" ! Et il
donne à Déjanire sa tunique ensanglantée, comme
un don précieux qui peut fixer le cur de son époux.
Plusieurs années s'écoulèrent. Les grands travaux
d'Alcide avaient rempli la terre de sa gloire et fatigué la haine
de Junon. Vainqueur du roi d'Oechalie, le héros préparait
un sacrifice à Jupiter, quand la déesse aux cent voix,
qui se plaît à mêler la fiction à la vérité,
et s'accroît par ses mensonges, messagère indiscrète,
vient t'annoncer, ô Déjanire, que ton époux infidèle
est retenu auprès d'Iole par un indigne amour.
Déjanire aimait, elle fut crédule. Effrayée du
bruit de ces nouvelles amours, elle pleure, et ses larmes nourrissent
d'abord sa douleur. Mais bientôt : "Pourquoi pleurer, dit-elle
? ma rivale triomphera de mes pleurs. Elle approche : hâtons-nous.
Employons, tandis qu'il en est temps, quelque moyen nouveau; et qu'une
autre n'occupe pas encore le lit de mon époux. Dois-je me plaindre
ou, me taire, retourner à Calydon, ou rester en ces lieux ? abandonnerai-je
ce palais pour n'être pas un obstacle à des feux criminels
? Non, je dois me souvenir, ô Meléagre ! que je suis ta
sur. Peut-être préparé-je un crime ! peut-être,
en perçant le sein de ma rivale, ma vengeance y montrera-t-elle
ce que peut dans sa fureur une femme outragée !"
Son âme flotte incertaine entre mille projets; elle s'arrête
enfin à celui d'envoyer au héros la robe que le Centaure
a teinte de son sang, et qui rallumera des feux peut-être mal
éteints. Elle confie ce tissu à Lichas, qui n'en connaît
point le danger. Imprudente ! elle ignore elle-même qu'il doit
bientôt rouvrir la source de ses pleurs. Infortunée ! elle
ordonne à Lichas, elle le prie de porter à son époux
ce funeste présent. Il le reçoit sans défiance,
et du venin de l'hydre il couvre ses épaules. Il versait sur
des feux nouvellement allumés l'encens qui montait, avec sa prière,
au trône de Jupiter; il faisait des libations de vin sur le marbre
de l'autel. Soudain les feux sacrés échauffent le venin
qui circule dans ses veines, et pénètre tout son corps.
Quelque temps la grande âme d'Alcide souffre sans gémir
un mal si violent; mais enfin, vaincu par la douleur, il repousse l'autel,
et remplit de ses cris terribles les forêts de l'Oeta.
Il veut soudain rejeter cette robe fatale; mais partout où il
la déchire, il déchire sa chair; et, sans horreur, peut-on
le raconter ! Ce tissu s'attache à son corps, il se colle à
sa peau; Alcide ne peut l'arracher sans dépouiller ses muscles,
sans laisser à nu ses grands ossements. Son sang frémit
et bouillonne comme l'onde froide où l'on plonge un fer ardent.
Un poison brûlant le consume. Toujours agissants, des feux avides
dévorent ses entrailles. De tous ses membres coule une sueur
livide. On entend pétiller ses nerfs; la moelle de ses os se
fond et s'évapore. Enfin, levant au ciel ses bras : "Ô
Junon, jouis, s'écrie-t-il, jouis de mon malheur. Barbare ! vois
du haut de l'Olympe ces horribles tourments, et repais de mes douleurs
ton cur impitoyable. Ou, si je puis être un objet de pitié
pour mes ennemis même (car je sais trop que tu me hais), achève;
arrache-moi une vie qui m'est odieuse, qui fut destinée à
tant de travaux, et toujours par toi si cruellement poursuivie ! La
mort est un bienfait que je te demande; il sera digne de ta haine pour
moi.
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"Eh ! quoi, suis-je
donc le vainqueur de Busiris, qui, du sang des étrangers, souillait
les temples de Jupiter ? est-ce bien moi qui étouffai dans mes
bras le terrible Antée, en lui faisant perdre terre, et l'arrachant
ainsi aux secours que lui donnait sa mère ? Eh ! quoi, ni les
trois corps du pasteur d'Ibérie, ni la triple gueule du gardien
des Enfers, n'ont pu effrayer mon courage ! Sont-ce ces mains qui brisèrent
les cornes du taureau des Crétois ? l'Élide a-t-elle vu
mes travaux ? les ondes du Stymphale et la forêt de Parthénie
en ont- elles été témoins ? est-ce moi qui, sur
les bords du Thermodon, enlevai le bouclier d'or de l'Amazone et les
fruits de l'arbre que gardait le dragon vigilant ? sont-ce là
ces bras qui triomphèrent des Centaures, qui terrassèrent
l'affreux sanglier dans les champs d'Arcadie, et l'hydre aux têtes
renaissantes sous le fer qui les faisait tomber ?
"Ainsi qu'à leur maître farouche, n'ai-je pas donné
la mort aux coursiers de la Thrace nourris de sang humain, et dont les
entrailles étaient remplies de membres déchirés
? Voici ces bras qui ont étouffé le lion de Némée
! voici cette tête qui du ciel soutint le fardeau ! J'ai lassé
la haine de Junon sans me lasser jamais. Mais enfin elle m'envoie un
nouvel ennemi que mon courage ne peut dompter, contre lequel mes traits
sont impuissants. Un feu dévorant erre dans mon sein, s'allume
dans mes veines, et me consume tout entier. Et cependant le cruel Eurysthée
est heureux ! et les mortels osent croire qu'il existe des dieux"
! Il dit, et prend sa course dans les bois de l'Oeta, tel qu'un tigre
qui porte en ses flancs le javelot qui le déchire, et dans sa
furie cherche le chasseur tremblant qui l'a blessé. Tantôt
vous l'eussiez vu gémissant de douleur, ou frémissant
de rage; tantôt s'efforçant d'arracher ses funestes vêtements;
tantôt déracinant, brisant les arbres dans sa colère,
et s'irritant contre les monts qui retentissent de ses cris; tantôt
enfin, levant des bras suppliants vers le ciel où règne
son père.
Bientôt
il aperçoit Lichas, qui, saisi de frayeur, se cache dans le creux
d'un rocher; et la douleur armant toute sa rage : "N'est-ce pas
toi, s'écria-t-il, toi, Lichas, qui m'apportas ce présent
homicide ? n'es-tu pas la cause de ma mort ?" Lichas tremble, pâlit,
et d'une voix timide veut s'excuser en vain. Tandis qu'il parle, et
qu'aux pieds d'Alcide il veut embrasser ses genoux, Alcide le saisit,
et le faisant trois fois tourner en cercle dans les airs, avec plus
de force que la baliste n'élance au loin la pierre, il le jette
dans l'Eubée.
Suspendu dans l'espace, Lichas s'endurcit. Comme on dit que la pluie,
par le froid condensée, en neige s'épaissit, forme des
corps sphériques, et tombe en grêle sur la terre : ainsi
lancé par un bras puissant, si l'on en croit l'antiquité,
Lichas, que glace la terreur, et dont les membres ont perdu tout principe
humide, est changé en rocher. C'est maintenant, dans les flots
de l'Eubée, un écueil qui conserve les traits de la figure
humaine. Le nocher craint d'y porter ses pas, comme s'il était
encore sensible, et l'appelle Lichas.
Toi cependant, illustre fils de Jupiter, tu prépares ton bûcher,
tu rassembles ces antiques troncs que ton bras a déracinés.
Tu remets au fils de Péan ton arc, ton immense carquois, et tes
flèches, qui doivent une seconde fois trouver les destins d'Ilion;
et tandis que cet ami fidèle allume par ton ordre les feux qui
vont te consumer, tu te places sur ce lit funèbre qu'ils embrasent,
où tu étendis la peau du lion de Némée,
où ta tête repose sur ta forte massue : et ton air est
serein, comme si, couronné de fleurs, tu venais, heureux convive,
prendre la coupe du festin.
Déjà de toutes parts la flamme pénètre le
bûcher. Elle s'anime, éclate, se déploie, attaque
le héros insensible à sa fureur. Tous les dieux tremblent
pour le vengeur du monde. Jupiter voit leur douleur, et, d'un front
sans nuage, leur adresse ce discours : "Habitants de l'Olympe,
je m'applaudis d'être appelé le maître et le père
d'un peuple reconnaissant : j'aime à voir que de mon fils la
vertu vous est chère. Et quoiqu'il ne doive cet intérêt
qu'à ses travaux, il ne me plaît pas moins. Mais cessez
de vous troubler. Ce bûcher qui s'allume sur l'Oeta doit peu vous
alarmer. Celui qui triompha de tout saura triompher de ces flammes.
Il n'en sentira la puissance que dans ce qu'il tient de sa merci. Ce
qu'il a reçu de moi est éternel, impassible, et ne craint
point des feux l'ardeur dévorante. Je le recevrai dans le ciel
dès qu'il aura quitté sa dépouille terrestre; et
je me flatte que tous les dieux en seront satisfaits. Si cependant quelque
déité voyait d'un il jaloux ce héros assis
au rang des immortels, si elle s'indignait de la récompense que
je lui dois, elle reconnaîtra du moins qu'il en est digne, et
malgré elle m'approuvent. "
Tous les dieux applaudissent à ce discours. Junon même
a paru l'entendre sans déplaisir; et si le dépit a coloré
ses traits, c'est lorsque, dans ses derniers mots, Jupiter, en la désignant,
a condamné sa haine.
Cependant les feux du bûcher ont consumé tout ce qu'ils
pouvaient détruire. Il ne reste d'Alcide rien qu'on puisse reconnaître,
rien de ce qu'il tenait de sa mère; il ne conserve que ce qu'il
a reçu de Jupiter. Tel qu'un serpent semble avec sa peau dépouiller
sa vieillesse, et, sous une nouvelle écaille, se ranime et brille
d'un éclat nouveau, tel le grand Alcide, de l'humanité
déposant la faiblesse, vit dans la meilleure partie de lui-même,
devient plus grand, et paraît revêtu de plus de majesté.
Jupiter l'emporte dans les nues, sur un char attelé de quatre
coursiers, et le place au rang des immortels.
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